Raison 91: Tu ne sais jamais vraiment ce dont tu es capable

Québec Mega Trail, 50 km. Bien que je devrais être fière de ma première position chez les femmes à cette course, organisée hier, 11 juillet, dans le cadre de la série Vert le Raid, au Mont Sainte-Anne, je suis pourtant un peu déçue de moi.

Je connaissais déjà le parcours de cette boucle de 25 km pour l’avoir fait l’an dernier. Je l’avais trouvé difficile. Les premiers 6km constituent une montée relativement abrupte dans des sentiers techniques. J’ai cependant l’habitude de vouloir commencer les courses rapidement pour me faire « tirer » par les plus rapides. C’est plus fort que moi, même si je sais que je ne suis pas de calibre pour les suivre très longtemps. Lorsque tu n’es pas échauffée, essayer de courir rapidement pendant 6km en montée peut te brûler et commencer à te casser physiquement et psychologiquement. Je n’ai donc pas appris de la leçon de l‘an dernier (on est quand même un peu niaiseux quand on court) et j’ai encore souffert pendant la première boucle du 25 km… C’était si long…. Au point où, dès le 20 km, j’ai commencé à me convaincre que je pourrais arrêter après un seul tour. J’en avais tellement marre, que je n’essayais pas de trouver des raisons pour me motiver à continuer: je me consolidais un argumentaire solide pour rester. « 25 km c’est suffisant, surtout deux semaines seulement après avoir fait la course du Mont-Albert. / C’est la fête à l’arrivée et celle-ci sera vraisemblablement finie après mon deuxième tour. On fait ça quand même aussi pour s’amuser ! Je devrais en profiter. / Je ne regretterai même pas d’avoir arrêté (la peur du regret est un leitmotiv très important dans ma vie). L’humilité, c’est aussi accepté de s’écouter et de savoir quand arrêter. / Je n’ai rien à prouver. Je fais ça rien que pour m’amuser. Arrêter en sera une preuve très tangible puisque je suis en 2e position et que je pourrais faire un podium ». En fait, je n’avais tellement plus de plaisir que je me disais que je broierais du noir tout au long de cette deuxième interminable boucle et que ça ne valait donc pas la peine d’essayer.

À tel point que la personne avec qui j’ai partagé les 5 derniers kilomètres et plus de cette première boucle, un certain Simon Garneau, je lui ai aussi partagé certains de mes doutes : « Ça va être difficile repartir pour le deuxième tour hein? ». « Honnêtement, je ne sais vraiment pas si je vais être capable ». Au fond de moi, je cherchais peut-être quelqu’un pour me ramener sur le droit chemin. Maintenant, je ressens un grand sentiment de culpabilité pour l’avoir peut-être influencé, car juste avant notre arrivée au ravito du 25 km, là où se situe aussi l’arrivée de toutes les courses, je l’ai regardé et je lui ai demandé « Alors c’est quoi LA bonne raison pour continuer? – Réponse : Aucune idée… » Silence. L’envie n’y était plus. On arrive au ravito. J’arrête de penser. Je me dis que je pourrais prendre le temps de remplir mon sac d’hydratation et faire le point. Puis j’ai regardé autour de moi en hésitant pour passer la clôture et arrêter ça net. Quand j’ai vu Florent Bouguin, probablement la personne la plus inspirante en course de trail… au monde! ;) Lui qui court des 100 km et plus parmi les plus difficiles sur la planète sans jamais abandonner malgré la douleur, les obstacles, les problèmes. Il a crié « Vas-y Marline, Bravo! Lâche pas! ». Je ne pouvais pas abandonner devant lui… Je me sentais ridicule.

Comme un robot j’ai repris le chemin de la deuxième boucle, en me disant que cette fois, je la ferais sans stress. J’ai rapidement été submergé par un grand sentiment de fierté d’avoir réussi à me vaincre moi-même, mes démons et ma paresse. Puis par le doute d’avoir peut-être influencé un autre coureur à abandonner alors que je ne le voyais plus derrière moi. J’aurais dû revenir en arrière pour le crinquer, le ramener dans le bon chemin. Mais j’étais déjà sur ma lancée… j’avais espoir qu’il prenait son temps et qu’il me rattraperait sous peu.

Étonnamment, la deuxième boucle a été merveilleuse. J’étais dans mon deuxième, troisième ou quatrième souffle. J’avais les jambes un peu fatiguées mais je n’étais plus essoufflée. J’ai rejoint et dépassé la première femme après le premier ravito du 8km et j’ai continué à courir de manière constante et stable. Je me sentais bien. Je n’avais plus le choix de toute façon. Les bénévoles aux postes de ravitaillement, Nancy Bédard et Renée Hamel notamment, m’ont insufflé une énergie positive et enivrante. Les kilomètres défilaient dans me tête plus rapidement qu’au premier tour, même si, au final, j’ai fait le 2e tour beaucoup moins rapidement que le premier. Mais j’étais fière d’avoir continué et d’avoir constaté que je pouvais en donner encore plus et que c’était même agréable. Les endorphines avaient fini par me monter au cerveau, sans doute. Et puis j’ai vu un beau chevreuil courir devant moi dans le sentier avant de se sauver dans la forêt. Merveilleux.

J’étais si bien qu’au 17km, dans un sentier roulant, je me suis prise le pied sur une roche et mon mollet gauche a crampé. Une belle grosse crampe douloureuse qui a duré une bonne minute et m’a fait tomber par terre en hurlant… Pas vrai qu’après tous ces efforts, j’allais tout échapper. Pas rendu là… Mon mental était maintenant béton. J’ai fait quelques étirements et je me suis remise à courir en prenant bien soin d’éviter tout autre risque de crampe, car une deuxième fois aurait bien pu m’achever.

J’ai poursuivi les derniers kilomètres, plutôt descendants et techniques, et culminant avec la traversée d’une rivière très rafraîchissante, avec la confiance de pouvoir réussir.

Apercevant Pierre-Luc non loin de l’arrivée, fier de moi et heureux de sa journée, nous avons couru les derniers mètres le sourire aux lèvres, vraiment contents de cet accomplissement. Et changeant ma vitesse de croisière qui était constante depuis de nombreux kilomètres déjà, je me suis mise à cramper de mon deuxième mollet à l’arrivée. Flamboyant… !

Et avec le recul, j’ai le regret d’avoir douté de moi, d’avoir peut-être influencé un autre coureur, d’avoir été négative. J’espère avoir eu ma leçon…

Marline Côté photo 2

Raison 90: Monument Valley

Rose, Navajo et douleur.

Voilà les trois mots qui résument le mieux mon expérience du Monument Valley Ultratrail. L’événement est une étape du circuit Grand Circle Trail Series de Ultra Adventures, une série de courses ayant lieu dans chacun des grands parcs du sud-ouest américain, des endroits de rêve qui ont marqué l’imaginaire américain depuis plus d’une centaine d’années, sinon davantage.

Rose

Dès l’atterrissage à Albuquerque, Nouveau-Mexique, tout m’a semblé baigné dans des nuances de rouge dilué…. L’aéroport lui-même est carrelé de rose pâle, une teinte qui revient dans les infrastructures routières et l’architecture des maisons, bâties en sorte de terre cuite et rappelant l’image de ce que je me fais du Mexique, et qui se fond avec le sol, les étendues désertiques environnantes, les rochers… Tout le monde se donne le mot à Albuquerque. Même l’hôtel avait choisi un design beige-rose pour la peinture, la draperie et la tapisserie. C’est à se demander si la règlementation municipale ne restreint pas le choix de couleurs dans les commerces et les lieux publics.

Cette marée de rose n’est ni laide, ni belle. Caractéristique. Quoique la couleur contraste avec la grande pauvreté qui s’y promène, avec les barricades qui clôturent chaque fenestration des maisons en ville, les traces d’inégalités sociales flagrantes…

Le rose des princesses n’a pas le même goût.

Rose est aussi la couleur de mon obsession tout au long de la course. Pendant 45 km, je me suis battue contre une camisole rose qui semblait bien motivée à trôner sur la première marche du podium. Un point de couleur rose nanane qui grossissait ou s’effaçait de mon retard dans un océan orange s’étalant à perte de vue, ou disparaissait même derrière moi, selon l’état de mes jambes ou de mon esprit. Car je suis effectivement partie vite, comme je ne peux généralement m’empêcher de le faire dans les courses chronométrées. Et malgré mon enthousiasme et mon énergie, je me suis trompée deux fois de chemin et j’ai été obligée d’arrêter trois fois au petit coin, me faisant valser devant ou derrière une camisole rose qui n’avait rien d’un bonbon doux.

Après avoir cru échapper la chance de revenir aux devants, prenant de la distance petit à petit au loin de mon objectif coloré, les jambes de plus en plus meurtries, j’ai connu un regain d’énergie dans la pénible montée du Mitchell Mesa. Au retour du sommet, j’ai ainsi pu doubler celle qui semble avoir carrément cassé, au point de ne plus jamais la revoir, même longtemps après mon arrivée. Généralement frileuse dans les descentes techniques, j’ai pris à deux mains mon courage pour reconquérir une première place que j’aurai défendue pendant plusieurs kilomètres, seule, sans point de repère rose pour me tirer ou me pousser. Laissée à moi-même pour trouver l’énergie du désespoir, avec des jambes brûlées, dures comme du bois, crampées…

Le dernier droit d’environ 5-6 kilomètres de la course, jusqu’à The View, un hôtel rose-beige qui se fond dans le paysage désertique de gentille façon, se faisait sur un chemin poussiéreux fréquenté par les touristes en voiture ou en autobus. Ceux-ci m’envoyaient la main pour encourager mon corps fatigué, laissant derrière eux – sans malice – un nuage de poussière au visage. Et c’est alors qu’à moins de 2 km de l’arrivée, dans une montée graduelle et pénible de plusieurs kilomètres, une camisole orange est sortie de l’ombre à grandes enjambées, me dépassant comme si on venait de démarrer. Puis est apparue une camisole mauve, comme une bombe, à 500 mètres de l’arche d’arrivée, me laissant une troisième place sur le podium à moins de trois minutes des deux premières gagnantes, les joues écarlates et le corps rougi de coups de soleil. Arc-en-ciel de souvenirs intenses et mémorables!

Navajo

Navajo est le nom de la communauté autochtone qui peuple la région de Monument Valley. Cette communauté constitue la plus grande réserve amérindienne d’Amérique, s’étalant du nord-est de l’Arizona aux régions contiguës du Nouveau-Mexique  et de l’Utah.

Tout notre séjour a été imbibé de cette culture. Avec ses beaux côtés,… et ses moins joyeux.

Cinq heures de route, dont la plupart en réserve navajo, ont meublé le trajet entre Albuquerque à Monument Valley. Un paysage social qui rappelle le Nord du Québec, le sable et la roche remplaçant la neige et la glace à perte de vue. Maisons mobiles délabrées, terrains désaffectés, obésité infantile à celle aux cheveux blancs, pollution, isolement, solitude sur fond d’alcoolisme invisible mais omniprésent… Cinq heures de réflexion et de questionnements, d’incompréhension et de compassion.

La course nous aura ramené aux aspects positifs de cette culture laissée à elle-même dans le tourbillon de la modernité, à mille lieux de leurs coutumes originelles. Un site modeste, sans comparaison avec les évènements « plus commerciaux » auxquels nous sommes habitués. Quelques tentes prospecteurs, une toute petite arche d’arrivée sans commanditaires, des bacs à feux dans de vieux barils de métal, des toilettes compostables, des exemples de hogans (de petites maisons rondes faites d’armatures de bois recouvertes de terre), une musique amérindienne douce et méditative : bref, une organisation simple mais rôdée par de belles valeurs pour accueillir quelque 350 coureurs venus des quatre coins de l’Amérique du Nord et même de l’Europe pour vivre des émotions uniques. Une table reçoit également les multiples denrées non périssables amenées par les coureurs pour aider les familles qui ont souffert des conséquences des importantes chutes de neige ayant eu lieu une dizaine de jours plus tôt. Inondations, routes fermées, bris… La table déborde de sympathie en forme de sacs de riz et de conserves en tous genres.

Vendredi soir, réunion d’avant-course. On nous explique le trajet, la signalisation et le déroulement, soulignant le privilège que nous aurons de courir sur des terres ancestrales, aujourd’hui la propriété de familles navajos qui nous ont accordé leur autorisation spéciale pour y circuler. Un leader de la communauté autochtone prend la parole. Un homme autour de la quarantaine, plutôt mince, en santé, très articulé, qui nous raconte son cheminement pour donner exemple à ses pairs navajos et les inspirer. Quelques 150 livres envolées en fumée depuis trois ans. Il fera le 80 km le lendemain. Avant l’arrivée des voitures, des McDos, de l’alcool et des jeux vidéo, les Navajos constituaient un peuple nomade qui courait sans cesse pour se déplacer et s’occuper de leurs terres et de leurs animaux.

Réflexion.

Samedi matin, 6h50. Il fait encore noir mais on perçoit la lueur qui émerge au loin au-dessus des montagnes. C’est le moment de la cérémonie en l’honneur du lever du soleil. Nous regardons tous vers l’horizon. Un amérindien se met à chanter ce qui semble être une prière, le silence se faisant encore roi dans la plaine. Sa voix pénètre nos âmes. Dans l’effervescence du départ de ce que nous savons déjà être une course exceptionnelle, l’émotion est à son comble.

C’est un départ, dans la mi-obscurité. J’ai l’impression de m’envoler dans la descente qui mène à la première boucle. Je suis en extase.

Plusieurs Navajos courent aussi. L’organisation leur offre un rabais très substantiel pour les encourager à participer à des évènements sportifs et à se mettre en forme. D’autres sont bénévoles et nous attendent à la station de ravito. Il n’y en a qu’une seule car nous faisons plusieurs boucles nous ramenant toujours au même point central. C’est aussi un endroit où se rendent les touristes pour faire des randonnées à cheval, très populaires pour découvrir la région. Les chevaux se promènent d’ailleurs allègrement sur le territoire et il n’est pas rare d’en croiser quelques uns, quasi sauvages, à un détour de la course.

Nous avons la chance d’aller à des endroits que même les Navajos locaux eux-mêmes ne fréquentent jamais ou rarement, par exemple le Mitchell Mesa, qui surplombe majestueusement les environs et en haut duquel nous avons une vue rare et privilégiée. Je remercie la vie de m’avoir donné la santé pour vivre ce moment de pur éblouissement.

À l’arrivée à la fin de la course, un groupe de femmes dévouées s’affairent depuis des heures, dans la chaleur étouffante, à préparer des tacos typiques de la région, faits de pâte cuite dans l’huile et garnis de crème sure, fèves, salsa et fromage. Gentilles comme tout. Nous sommes accueillis et traités comme des rois et la reconnaissance est profonde. Nous sommes conviés à participer à d’autres cérémonies amérindiennes tout au long de la fin de semaine. Non pas des mises en scène pour touristes mais bien des activités traditionnelles auxquelles participent les familles locales. Malheureusement, le temps nous manque pour tout faire et nous repartons de ces lieux avec le sentiment d’avoir croisé un peuple attaché à la terre, à la nature et à des valeurs spirituelles nobles, mais cicatrisé par une histoire lourde et pris-au-piège de la modernité.

Douleur

J’ai eu mal pendant cette course, probablement la plus douloureuse sur mon corps que nulle autre que j’ai faite auparavant. D’abord, je suis arrivée à Monument Valley avec un claquage au mollet droit, dû à un surentraînement la semaine précédente. Excès d’enthousiasme. Erreur de débutante… Considérant le parcours majoritairement sur le sable mou, qui fait travailler intensément les muscles des jambes et réduit la propulsion, mes espoirs de terminer le circuit étaient plutôt minces. Un coureur rencontré la veille de l’événement m’a heureusement conseillé de me faire un bas de compression « maison » avec un bas serré coupé à l’extrémité et enduit de crème anti-inflammatoire. Sans ce conseil, je me demande si j’aurais réussi à aller aussi vite et si loin. Merci Sean! Tu m’as sauvée…

Je manquais toutefois d’entraînements de longue distance pour être bien préparée pour la course. À mi parcours, mes jambes se sont vite faites sentir pesantes et dures. Le soleil brûlait ma peau que j’avais oubliée de couvrir de crème dans l’air frisquet du matin. Mais après 23 heures de transport et un excès d’émotions positives qui me gelaient l’esprit, j’étais décidée à tout donner et à faire de cette course la plus mémorable qui soit. Je me demande encore comment j’ai pu pousser mon corps au-delà de ses limites, courant les 8 deniers kilomètres sur les talons, les orteils pointés vers le ciel, dans la crainte qu’un relâchement musculaire ne provoque des crampes fatidiques. Je remerciais le Seigneur auquel je ne crois pas d’avoir choisi le 50 km (finalement un 55km) plutôt que le 80.

L’arche d’arrivée traversée, je ne pouvais plus marcher. J’étais figée dans la douleur comme dans la satisfaction du dépassement.

Quelle course incroyable! J’ai souffert, mais les souvenirs sont doux.

Vidéo de la course dans toute sa splendeur:

video monument valley

monument valley - marline

Pour encore plus de photos de la course:

http://selections.wickedinnocence.com/event/1249109/na#a_843912-mason

Raison 89 : Parce que ton employeur est conciliant

Je n’arrive pas à croire que je n’ai pas pensé à cette raison plus tôt…

Je croise si souvent des gens qui n’arrivent pas à intégrer efficacement l’activité physique dans leur vie parce qu’ils n’ont pas de douche au bureau, parce qu’ils ont un horaire trop rigide, parce que leur lieu de travail est trop difficilement accessible à pied ou à vélo… Chaque fois, ça me sidère. Même des ministères et des administrations municipales, qui d’un côté font la promotion de saines habitudes de vie auprès de la population à tour de bras, parfois par coup de publicités coûteuses, hésitent à investir quelques milliers de dollars pour accommoder leurs employés! Parfois même (de ce que j’ai appris de source fiable) par crainte que de telles dépenses soient dévoilées par les médias poubelles qui dénigrent rapidement de tels investissements pour la qualité de vie de leurs employés! On l’a vu, on le reverra.

Je travaille dans une organisation à but non lucratif qui tire le mieux possible son épingle du jeu malgré des finances toujours incertaines et précaires et qui a compris que de donner la possibilité à ses employés de prendre un peu plus de temps le midi ou le matin pour faire du sport, c’est rentable. Performance et bonheur au travail garantis!

Douches, stationnements de vélo, autonomie dans la gestion de l’horaire, offre d’activités sportives à proximité et même sur le lieu de travail, rabais chez les gyms avoisinants, collations santé… mais surtout : ouverture d’esprit et réel encouragement de l’employeur, de l’organisation et des collègues à maintenir la forme !

Quand je me compare à des amis qui travaillent à gros salaires dans d’importantes organisations impersonnelles et sans services aux employés, je me trouve chanceuse finalement ;)

Comme ultratraileuse, je ne pourrais rêver de mieux!

Raison 88: Tu as développé une force tranquille

C’est la dernière journée de classe. Les autobus jaunes attendent pour nous ramener à la maison. On entend les moteurs qui grondent à l’extérieur. Je me dépêche. Je reviens du bureau du directeur qui m’a retardée pour faire un bilan rapide avec moi de mon année scolaire. Enfin, c’est ce que je crois aujourd’hui. Je ne me souviens plus exactement pourquoi j’étais au bureau du directeur ce jour là et pourquoi il m’a retardée. Mais je me souviens du retard.

Les couloirs sont déjà vides. Le chauffeur doit attendre après moi. J’en ai pour une heure à faire la tournée des différents quartiers pour arriver finalement à la maison. Je suis la première du circuit, et donc la dernière pour le retour à la maison, ce qui me donne droit à deux heures par jour dans un tape-cul digne de ce nom. Mais je ne veux surtout pas le manquer, comme chaque jour de l’année. J’ai beaucoup trop peur d’être obligée de rester ici plus longtemps qu’il n’en faut.

Cela fera une année scolaire que je fréquente cette école secondaire, « l’une des meilleures » de la région… Ce qui signifie 362 heures d’autobus jaune depuis 9 mois, l’équivalent de 15 jours… 15 journées de ma vie passées dans ma tête à rêver à ailleurs et à demain, à me concentrer sur mes études et la musique pour oublier le présent.

J’aperçois au loin des flocons de papier qui jonchent le sol à la hauteur de mon casier. Il est ouvert. Je prends quelques secondes pour réaliser que tout son contenu a été jeté par terre, les examens et travaux de fin d’année déchirés en petits morceaux. Des flocons de jalousie et de colère.

Les derniers mois m’ont appris à retenir mes émotions, à ne pas me laisser atteindre, à ne pas me laisser vaincre. Je fourre le tout rapidement dans mon sac, sans réelle surprise, sans frémir, et je déguerpis.

Presque vingt ans plus tard, il m’arrive encore de verser une larme quand je repense à cette deuxième année du secondaire, une période de lente et longue humiliation, ce type de torture mentale subtile, insidieuse, qui s’infiltre dans les zones de faiblesse pour te toucher au vif en laissant des marques indélébiles. Des ricanements, des chuchotements, des bruits qui courent, des manigances d’exclusion, les regards méprisants, les interpellations haineuses… Des petites actions presque insignifiantes mais qui, à force de répétition, creusent un puits de douleur dans le cœur encore trop fragile des enfants. « Check la pauvre »; « Mon père est plus riche que le tien »; « Elle ne peut pas avoir eu cette note. C’est rien qu’une chouchou »; « Elle triche »…

Ça ne prend pas grand chose pour être l’objet du jugement d’autrui. Ça en prend encore moins pour être celui d’un préadolescent. J’étais nouvelle dans la région, nouvelle dans cette école, j’étais déjà indépendante et, je l’admets, un peu garçon manqué.

Je ne me souviens presque plus rien de cette deuxième année du secondaire. Je me suis bâti un mur haut comme l’Everest pour me protéger et j’ai tourné la page sans regarder en arrière. Au point tel où j’en ai oublié les noms et les visages de celles (oui celles…) qui m’ont pourtant marquée…

Non. Aucune idée qui était ces jeunes filles et jamais je ne pourrais les reconnaître aujourd’hui. Je ne me souviens même plus vraiment ce que j’ai appris sur les bancs d’école cette année là. Vague souvenir de classes et d’enseignants. Mais je me souviens des paysages et du chemin pénible vers l’école.

Parfois, à l’épicerie, quand une femme de mon âge m’accueille au comptoir, j’espère secrètement que ce soit l’une d’elle qui me reconnaît, avec mes deux enfants, heureuse et épanouïe.

Parce qu’aujourd’hui, j’aime à penser si je suis à l’aise avec moi-même en ce moment, si je suis bien dans ma peau et heureuse, c’est aussi grâce à ces mauvaises expériences de la vie. Chaque jour pose un nouveau jalon sur notre chemin, qui ne serait pas le même sans ces périodes noires qui nous rendent plus forts, plus conciliants, plus humbles et humains.

Aurais-je cette même force de caractère si je n’avais pas été la cible de jeunes filles en manque d’attention dans mon jeune âge?

En deuxième année du secondaire, j’ai commencé à développer une force tranquille, une patience, une persévérance… une force fragile que je cultive et qui m’aide à relever des défis d’endurance comme les ultramarathons.

Une telle raison sur ce blogue peut sans doute vous paraître étrange et j’en conviens… J’ai cependant réalisé dernièrement que la tribune que m’offre ce blogue est aussi une opportunité de mettre de l’avant des causes ou des problématiques sociales qui me touchent et qui, indirectement, font de moi la personne et la coureuse que je suis aujourd’hui.

Je vous invite donc à rester tous à l’affût de l’intimidation, à l’école, au travail ou dans tout milieu de vie, et à la dénoncer. J’ai « survécu » à une année de lente et latente intimidation, mais cette expérience m’a sans doute fait grandir plus vite que je l’aurais voulu. Le harcèlement est subtil, pervers et il peut également détruire des vies…

Raison 86: C’est bon pour la santé

J’en vois déjà plusieurs sourciller. Bon pour la santé, courir pendant des heures? « Plutôt un bon moyen de ne plus pouvoir marcher à 60 ans »; « La modération a bien meilleur goût »; « C’est connu, ils se détruisent les genoux » ; les phrases-clichés sont nombreuses de la part de ceux qui cherchent à décourager les plus motivés… ou à se justifier.

Je vais vous avouer quelque chose : je n’ai aucune idée si c’est vraiment bon ou non pour la santé de courir des ultramarathons. Apparemment, personne ne le sait encore véritablement. Les études scientifiques se sont beaucoup penchées sur les effets de l’inactivité jusqu’à maintenant, mais très peu ont étudié le phénomène inverse. Et celles qui l’ont fait ont observé des facteurs très précis. C’est notamment le cas de la fameuse étude qui a beaucoup circulé au cours des derniers mois sur les effets du surentraînement sur l’espérance de vie, publiée dans le Journal of the American College of Cardiology (http://content.onlinejacc.org/article.aspx?articleID=2108914), et qu’on n’a pas manqué de m’envoyer de tous bords tous côtés, comme si on cherchait à convaincre une fumeuse d’abandonner la cigarette… Selon cette étude, résumée très grossièrement : « light joggers had a significantly lower risk of death than sedentary non-joggers (…) while strenuous joggers had nearly twice the risk of non-joggers ». Leur conclusion ? « Higher doses of running are not only unnecessary but may also erode some of the remarkable longevity benefits conferred by lower doses of running ». Autrement dit, comme les grands titres des médias ont tendancieusement exagéré les conclusions de cette étude, « courir trop peut nous tuer ».

Mais comme pour toute recherche scientifique, il y en a d’autres qui vont dans le sens carrément opposé, par exemple cette étude conjointe de l’Université de Stanford et de l’Université de California qui a révélé, en janvier 2014, que « compared with the general population, ultramarathon runners appear healthier and report fewer missed work or school days due to illness or injury ». On peut consulter l’étude ici http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0083867 ou un résumé en français ici http://www.pourquoidocteur.fr/La-sante-de-fer-des-ultramarathoniens–4967.html.

Impossible donc, d’avoir une idée claire et précise sur la santé globale RÉELLE des individus qui pratiquent ce genre d’activités.

D’un point de vue très personnel, je me pose ces questions :

  • Les ultramarathoniens cherchent-ils vraiment à accroître leur espérance de vie? Est-ce la bonne question à se poser? En ce qui me concerne, je ne fais pas des ultramarathons pour vivre plus longtemps. Je risque bien que trop d’être déçue. Les facteurs de mortalité sont beaucoup plus nombreux que le simple fait de « trop » faire d’activité physique, telles que les chances que je meurs dans un bête accident avec une voiture qui a accéléré sur une lumière rouge ou dans un incendie qui s’est propagé en raison d’un détecteur de fumée dont les batteries n’ont pas été changées, que je développe un cancer parce que je consomme chaque jour des aliments imbibés de pesticides, de produits chimiques, d’OGM et d’aspartame, ou simplement parce que la loterie de la maladie m’a choisie. Trop faire d’activité physique peut réduire mon espérance de vie? Belle façon de détourner l’attention de ce qui pose un réel risque pour ma longévité!
  • Deuxième question : Qu’est-ce qu’une bonne santé? Être bien dans sa peau, pouvoir marcher, ne pas consulter de médecin, ne pas manquer de journée de travail ? Il faut se le dire : les blessures sont quasi inévitables peu importe l’activité physique pratiquée. Mis à part quelques bobos occasionnels, je ne me suis jamais sentie aussi en forme et en santé que depuis que je fais du sport quotidiennement. Je manque rarement une journée de travail en raison de la maladie et j’ai tendance à mieux manger et à me sentir de meilleure humeur les jours où j’ai bougé. En outre, je n’ai jamais été aussi connectée sur mon corps et à l’écoute de tout petit changement ou signal qui pourrait avoir un impact sur ma capacité à poursuivre mon mode de vie actuel. Je vois mal comment on pourrait me convaincre que courir souvent est mauvais pour ma santé.
  • Troisième question. Qu’est-ce que la modération quand tout est relatif par rapport à sa propre culture, ses valeurs et ses habitudes? Plus on mange, plus on a faim souvent; plus on joue à des jeux vidéos, plus on a envie de jouer; plus on fait de kilométrage souvent en voiture ou en autobus, plus le temps semble passer vite dans nos déplacements; plus on bouge, plus on a besoin de bouger… Je crois que non seulement l’esprit, mais aussi le corps, s’adaptent à la quantité de kilomètres qu’on lui fait avaler, si on sait y aller graduellement. Le danger, c’est peut-être d’y aller trop vite, trop intensément? De ne pas écouter son corps ou de déséquilibrer tout le reste de sa vie?
  • Finalement, à voir la panoplie d’articles publiés sur l’étude du Journal of the American College of Cardiology (Too much jogging ‘as bad as no exercise at all’, BBC News, February 3 2015 – , Fast running is as deadly as sitting on couch, scientists find, The Daily Telegraph, February 3 2015 – Stop that binge jogging! Three times a week is best for you… and too much is as bad as doing nothing, Daily Mail, February 3 2015) – comparativement à celle de l’Université de Stanford et de l’Université de California que j’ai à peine vu passer sur les médias sociaux– je me questionne pourquoi on saute si souvent sur les occasions de tirer les gens vers le bas, plutôt que sur celles qui tirent vers le haut? On semble préférer créer des problèmes chez ceux qui sont bien plutôt que de s’attarder à ceux qui ont de vrais problèmes…

J’ai particulièrement aimé le reportage, nuancé, de Télé-Québec à « Une pilule, une petite granule », le 25 septembre 2014, sur les effets des marathons et du surentraînement sur la santé. Malgré toutes les mises en garde soulevées, la conclusion des spécialistes interrogés est à l’effet que les bienfaits du surentraînement dépassent les répercussions négatives de l’inactivité. Autrement dit, si des objectifs élevés de performance motivent des individus à intégrer l’activité physique dans leur quotidien, on ne peut que s’en réjouir… car s’il y a une chose sur laquelle tout le monde s’entend, c’est que l’activité physique c’est important.

Raison 84: 10 km, c’est trop difficile

Je ne cours presque plus des 5 ou des 10 km, du moins dans des courses officielles. Non pas parce que je ne les considère pas comme un défi, au contraire. Ces distances me font peur.

L’automne passé, deux mois après l’Ultra Trail Harricana de Charlevoix, j’ai tout de même été curieuse de me mesurer sur une plus courte distance, idée de voir ce que je valais maintenant en mode « sprint ».

Je me suis inscrite à la dernière course de trail de l’année dans la région de Québec. Un beau 7 km dans les pistes de ski de fond du centre de ski Castor, à Valcartier. Un circuit avec une bonne dénivellation, dans les effluves de l’automne, et qui fait partie du Circuit des couleurs de Québec.

Une trentaine de minutes de souffrance. Courir vite, essoufflée, le cœur dans la gorge, sans être capable de parler pendant plusieurs minutes au fil d’arrivée. Ça faisait un moment que je n’avais pas vécu de telles sensations. Je ne suis pas entraînée pour cela.

Chaque distance comporte ses défis particuliers, qui requièrent des qualités, des entraînements et des compétences spécifiques.

Donner son maximum, en continu, sur 5 ou 10 km, ça m’impressionne vraiment.

Soyez en fiers si vous aimez ces distances et que vous vous laissez intimider par les ultramarathoniens. Le défi n’est pas du tout le même. L’important est d’apprendre à se connaître pour savoir ce que l’on aime véritablement.

photo coureurs

Photos de coureurs de la course Castor-Kanik. Difficile de trouver des sourires sur les photos ! :) Je vous aurais bien donné une photo de moi, défigurée de douleur, mais ils ne l’ont apparemment pas publiée ! haha

Raison 83 : Le temps est long

Trouvez-vous aussi que plus on vieillit, plus le temps passe vite? C’est fou! J’ai peur de me réveiller demain à 75 ans et d’être passé à côté de ma vie. On m’a expliqué récemment que c’est normal, puisqu’une journée sur un an d’existence, c’est proportionnellement pas mal plus long qu’une journée sur 30 ans. La perception du temps qui passe s’accélère donc sans cesse. Comme une boule de neige qui dévale une pente abrupte, prenant de la vitesse au fur-et-à-mesure de sa descente, jusqu’à ce qu’elle s’arrête… ou qu’elle disparaisse.

Heureusement, quand on court pendant des heures, on trouve le temps pas mal plus long. Autrement dit, quand on court longtemps, on ralentit ;)

boule de neige

Raison 82 : Parce que Mike Horn a réussi l’impossible

Connaissez-vous Mike Horn? Vous savez, ce héros des temps modernes, l’aventurier sud-africain de l’extrême?

C’est mon idole.

Ok. Certains lui reprocheront peut-être son égo dilaté comme un ballon trop gonflé, ou sa rédaction rien-de-très-extraordinaire, mais quand on obtient le record du monde de descente de la plus haute chute d’eau (22 m) avec un hydrospeed, qu’on effectue le tour du Monde à pied à vélo et en bateau par l’équateur, et celui du globe à pied, vélo, kayak, voilier, ski et ski tracté par cerf-volant par le cercle polaire, un voyage d’une durée de deux ans, on peut sans doute se permettre une certaine fierté et une petite faiblesse littéraire.

En fait, Mike Horn est l’incarnation de la puissance du mental sur la chair, du pouvoir de la pensée sur la survie humaine. Il a accompli ce que bien des hommes auraient cru trop périlleux et impossible. Certes, lors de ses aventures, il est parti armé d’une batterie de matériel à la fine pointe de la technologie, adapté à ses besoins spécifiques, conseillé et suivi de loin d’une équipe sérieuse et expérimentée. Ce n’en est pas moins par la production de sa propre énergie corporelle qu’il a avalé les kilomètres et avancé dans l’inconnu, et par la force exceptionnelle de son mental qu’il a repoussé les limites du possible, battu des records et survécu à 1000 dangers.

Depuis que j’ai lu les récits de Mike Horn, j’ai compris que la performance physique passe d’abord et avant tout par l’entraînement de l’esprit, par la manière dont nous nous parlons dans notre for intérieur et que nous nous percevons nous-mêmes. Depuis que j’ai lu les récits de ce mercenaire de l’ultime, j’ai compris que si je ne peux changer qui je suis ou ce que le monde est, je suis à tout le moins maître de mes pensées. Et que ce pouvoir est puissant et précieux.

Alors que le commun des humains aurait laissé sa peau dans les corridors glacés de l’Arctique, habités d’ours polaires et de loups affamés, secoués par un climat imprévisible et tempétueux, Mike Horn a puisé dans sa tête et son coeur des pensées indestructibles qui lui ont permis de se hisser parmi les êtres les plus forts et les plus courageux de l’histoire humaine.

On rit de moi quand, aujourd’hui, on me visite à mon travail et qu’on constate, légèrement empoussiéré sur mon bureau, tout à côté de mon ordinateur, un cadre avec la photo de Mike Horn. Dans le doute ou la difficulté, quand je crains l’échec ou que je ne me sens pas à la hauteur, je regarde le surhomme dans le blanc des yeux et je me rappelle l’importance de rester debout et d’avancer. Je relativise l’ampleur des défis qui m’attendent et puise dans mon petit livre intérieur des pensées herculéennes.

Pareillement, quand je cours de longues distances, que je doute de mes capacités et que je me méfie de l’abandon, je me souviens que Mike Horn a conquis l’impossible par le pouvoir de son esprit. Et j’avance, je reste debout et je continue de foncer.

mike horn2 mike horn