Raison 96: Apprendre à affronter ses pires cauchemars

Je vous ai dit, dans mon dernier billet de blogue, que je ne me souviens pas d’avoir souffert, d’avoir voulu abandonner ou d’avoir trouvé ça trop long. En fait, c’est plus ou moins vrai. Si j’ai eu la chance de ne pas avoir de blessure ou de casser physiquement, j’ai vécu l’un des pires cauchemars de ma vie. Ceux dont on ne se réveille pas et qu’on doit confronter seul, sans aide.

Je paraîtrai sans doute ridicule, mais je n’avais pas vraiment pensé que pour courir 160km, il fallait courir toute une nuit… seule. Ou plutôt, je le savais, mais je n’avais pas réalisé ce que ça impliquait vraiment. Je ne m’entraîne jamais la nuit, sauf peut-être parfois tôt le matin, quand il fait encore noir et que le soleil se prépare à se lever.

Quand je suis entrée, après la section de pentes de ski de Bromont, dans une forêt noire et profonde, très tard le soir, je me suis mise à douter. Puis j’ai aperçu la première paire d’yeux lumineux tout près de moi dans la forêt, à la hauteur d’un grand chien. Mes jambes ont ramolli d’un coup, associant les hurlements de coyotes entendus plus tôt à mes visions nocturnes. Et je me suis mise à paniquer. Je n’avais pas préparé mon cerveau à digérer cette émotion et je me cherchais des arguments rationnels pour me remettre en confiance.

« Les animaux ont plus peur de toi que l’inverse ». Mais alors, pourquoi il ne bouge pas pour se sauver?

« Je n’ai jamais entendu parler d’un coureur attaqué pendant un course ». Mais c’est peut-être parce qu’il n’y en as pas beaucoup de courses de ce genre encore au Québec!

« Un coyote seul (ou un loup?) n’attaque pas l’être humain ». Mais trois paires d’yeux ensemble peut-être que ça se peut!!!!

Je n’ai trouvé de mieux à faire que de crier en courant, comme une déchaînée, espérant à la fois faire peur aux animaux et me faire entendre d’un coureur qui répondrait à mon appel. Silence. J’ai couru ainsi 3 à 4 heures, à crier toute seule des chansons, l’alphabet et je ne sais plus quelle série de chiffres, de lettres et de sons.

Je courais dans le noir avec une lampe frontale médiocre qui faisait des jeux d’ombre dans le sentier et je me faisais peur à moi-même.

Quand je suis arrivée au prochain ravito, je me suis mise à pleurer. Je venais de vivre une crise de panique intense qui m’aura fait pleurer pendant plusieurs jours encore après la course. Cet épisode aura été le plus gros défi de ma fin de semaine et c’est celui auquel je n’avais pas pensé. Celui pour lequel je ne m’étais pas préparée.

Cette semaine, je suis allée m’entraîner le soir dans le centre de ski à côté de chez moi, dans la forêt où il fait aussi parfois très noir. J’avais encore très peur. Au départ, je voulais faire deux tours de 5km. Au premier tour, j’ai crié en entendant une perdrix bouger. J’ai sérieusement voulu arrêter… puis je me suis relancer pour un deuxième tour.

Je suis toujours vivante.

J’ai décidé que j’allais confronter ma peur, celle qui se trouve apparemment dans ma tête, et que j’allais me désensibiliser. Ça prendra peut-être du temps, mais je ne veux pas que ma peur m’empêche de vivre ma passion. Courage.

yeux

Raison 95: Parce que la douleur physique n’est rien à côté de la douleur mentale

Bromont Ultra, 10-11 octobre 2015

Vous ne saviez pas que je serais sur la ligne de départ du 160 km de cette course monstrueuse? Normal. Je m’étais non seulement inscrite seulement 3 semaines avant l’événement, à la date limite des inscriptions, mais j’avais décidé de ne pas en parler à qui que ce soit, sauf à l’homme de ma vie. J’étais habitée de toutes sortes d’émotions et d’incertitudes et je n’avais pas envie de me faire influencer par les autres. Surtout ceux qui ne comprennent vraiment pas pourquoi on peut se lancer dans un défi comme celui là. Quand ton entourage ne comprend pas pourquoi tu fais des 50km ou des 80km, n’essaie surtout pas de leur parler de faire un 160 km. D’ailleurs, je n’avais absolument aucune idée si j’allais être capable de le terminer. Je me sentais mentalement prête à défier l’impossible, mais je doutais de mon corps, de ses limites et des micro-blessures cumulées tout au long de la saison. Je n’avais encore jamais couru plus de 9h50 en ligne. J’aurais trouvé prétentieux de prétendre pouvoir y arriver sans expérience. Et puis, je n’avais pas envie d’avoir la pression sociale de gens qui me suivent et créent des attentes.

Bref, j’ai décidé que j’allais rester en plein pouvoir de ce défi. Qu’il m’appartiendrait totalement et que ce ne serait que moi contre moi, avec moi. Personne d’autre. J’avais envie d’aller au bout de moi-même, de donner tout ce que j’avais, de me vider complètement… et de voir ce que ça ferait. Où le train s’arrêterait, dans quel état, pourquoi? J’avais envie de visiter les profondeurs de mon âme pour constater l’ombre ou la lumière qui s’y trouve.

La semaine qui a précédé la course, je ne me reconnaissais plus. Je ne cessais de manger mes émotions et de me construire un mur indestructible à l’intérieur. J’agissais avec cette drôle d’impression que j’allais « mourir » la fin de semaine suivante.

Je me suis finalement libérée.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, mon premier 160 km aura été pour moi une belle expérience. Je n’ai pas trouvé de pénombre ou d’obscurité au bout de ces 27h30 de course, mais bien le meilleur de moi-même. En fait, je n’ai pas souffert d’une douleur qui fait véritablement mal. J’avais choisi de faire cette course, il n’y avait aucun enjeu important. Je n’avais aucun stress, aucune pression. Il n’y avait que la fatigue physique; une bonne fatigue physique. Je m’imaginais constamment ces moines bouddhistes qui travaillent avec patience à créer une mosaïque immense qu’ils détruisent une fois réalisée. Et je continuais à bâtir le portrait de mon propre défi.

C’est cela réaliser une course d’endurance. C’est se concentrer sur le moment présent et méditer. Puiser au fond de soi la motivation pour continuer. J’ai couru sans montre, sans idée précise de l’heure ni du kilométrage parcouru. Je ne voulais pas savoir où j’étais par rapport à l’ensemble du trajet à accomplir. J’avais trop peur de savoir et de me décourager. Je ne voulais qu’avancer patiemment jusqu’à ce que je franchisse la ligne d’arrivée. Et j’ai finalement eu la chance de pouvoir compter sur des amis extraordinaires qui m’ont soutenu de façon spontanée tout au long de la fin de semaine, en me suivant de ravito en ravito et en m’encourageant avec sincérité. Je fais une bonne vie. Je les remercie.

Je ne me souviens d’ailleurs pas avoir souffert, d’avoir voulu abandonner, d’avoir trouvé ça trop long, même si je sais avoir « cassé » 5 kilomètres avant d’arriver.

Ça m’a fait réaliser à quel point la douleur physique n’est rien à côté de la douleur mentale. Je suis sortie beaucoup plus fatiguée et usée d’expériences professionnelles intenses que de ce 160 km. On ne donne malheureusement pas toujours de médaille à ceux qui réussissent à passer au travers d’importants défis personnels ou professionnels. On le mériterait tellement.

départ de la coursecourse arrivée

Raison 94: Parce que les images sont inspirantes…

Au sommet des images qui circulent le plus sur les médias sociaux, il y a les photos et vidéos de bébés, celles de chats, les images avec les pensées de « psychopop » et… celles de course à pied. C’est beau quelqu’un qui court et qui se dépense physiquement. En une image, on comprend et on sent la soif du dépassement. Voir une belle photo de coureur donne envie de se lever et de bouger, de se donner des défis, de suer et de passer une arche d’arrivée. Pourquoi on ne voit pas autant d’images de joueur de tennis, de skieur de fond, d’alpiniste, de kayakiste, etc.? Pourtant, ils se dépassent aussi physiquement. Ils relèvent également des défis et réalisent des exploits.

Il y a un gros engouement pour la course à pied en ce moment. Certes. Mais peut-être que les images de coureurs nous touchent davantage parce que courir est simple, accessible, naturel…? L’être humain a toujours été fait pour courir. Depuis les tous débuts de son existence, l’Homme a couru, et une image de coureur rejoint donc nos plus profonds instincts. Hypothèse.

Dommage, par contre, qu’on ne puisse résumer et valoriser aussi facilement, en une image, les multiples réalisations de tant d’individus quotidiennement. Ceux qui travaillent loin des caméras, près des gens dans le besoin, ou malades, vulnérables ou vieillissants; ceux qui changent et sauvent des vies sans jamais demander d’attention. Ceux qui ont développé une expertise exceptionnelle, difficile à comprendre, mais essentielle. Il y a des jours où je suis mal-à-l’aise de toute cette attention pour la course à pied… tout en finissant toujours pas me réconcilier avec l’idée que ce sport permet en ce moment de lever beaucoup de fonds dans la communauté, de créer des emplois et de faire bouger énormément de gens.

Bien sûr, il me fait plaisir d’avoir de l’attention quand je me réalise dans mon loisir préféré. Je lutte cependant constamment pour ne pas me laisser envahir par le besoin d’attention par rapport aux véritables raisons qui m’habitent et me motivent à me lever, bouger et me dépasser : soit le besoin brut de vivre avec intensité, de me réaliser, de me dépenser physiquement. Parce que c’est aussi accorder de l’attention sur un plaisir plutôt égocentrique, très personnel, très peu tourné vers les autres, si ce n’est dans la mesure où il me permet de garder un équilibre, d’être bien, et donc, de ne pas être un poids pour mon entourage ou la société. Dans la mesure aussi où les quelques images qui circulent de moi peuvent, je l’espère, donner une impulsion à d’autres de prendre leur vie en mains et de se dépasser à leur façon.

Depuis le 16 octobre dernier et ce jusqu’au 16 novembre prochain, neuf films sont en tournée à travers le Québec dans le cadre de 13 projections du festival de films Trails in Motion™ dans 11 villes différentes. Neuf films mettant en vedette des personnalités qui courent pour des raisons admirables et inspirantes, des personnalités touchantes, humbles et qui méritent qu’on leur accorde de l’attention. Ces 24 images secondes d’inspiration, pendant 2h15, vous donneront envie de vivre à plein régime et de découvrir le monde en volant dans les sentiers. Ou de simplement apprécier la nature et votre corps, et de partir à la recherche de votre potentiel… Ne manquez pas ça! Visitez Accour.ca.

Page Facebook de la tournée québécoise

affiche

Raison 93: Tu n’es pas fait en chocolat

photo 1

Et ce n’est qu’une partie de mon corps après le XC de la Vallée en fin de semaine passée… Heureusement, il y avait physiothérapeutes de chez PCN, ambulanciers et premiers soins. Et laissez-moi vous dire que des petits bobos, il n’en ont pas manqués (surtout les premiers). Pourtant, rares sont ceux qui s’en sont plaints, conscients du risque qu’ils pouvaient payer à vouloir défier Dame nature… dans toute sa bouette!

Raison 92: Peu importe le résultat, la satisfaction vient en donnant son 150%

Hier après-midi était la fin du XC de la Vallée, une fin de semaine de course de trois jours en forêt dans la magnifique Vallée du Bras-du-Nord, débutant avec un 10 km de nuit à la lampe frontale, se poursuivant le samedi avec un 38 km très technique et culminant le dimanche avec le splendide et équilibré 20 km sur les crêtes de la vallée.

Sous l’effet de l’excitation d’une fin de semaine bien remplie et pleine de rebondissements, j’ai publié une photo avec un petit témoignage de satisfaction et de remerciements dès mon retour de la course. La poussière n’a pris que quelques heures à retomber que je suis devenue mal-à-l’aise de ma publication et je l’ai effacée… D’abord, je n’ai pas rendu compte de cette expérience avec toute l’intensité que j’y ai vécue… Mais surtout, la photo que j’avais publiée était celle du podium du TransVallée (le podium de ceux ayant complété les 3 épreuves) pour lequel, bien que je sois bien contente de ma performance, n’est pas la vraie raison pourquoi je suis si heureuse de mes courses en fin de semaine. Une photo d’un podium ne représente pas l’image ni les valeurs des courses de trail que je souhaite véhiculer. Je suis convaincue que je serais tout aussi contente de ma fin de semaine sans cette petite cerise sur le sundae.
Ceux qui gravitent un peu dans le milieu de la course de trail l’auront déjà compris par la lecture d’autres témoignages sur les médias sociaux: les conditions de sentiers – déjà très techniques – dans la Vallée du Bras-du-Nord en fin de semaine, particulièrement samedi, étaient terribles. Il a plu pas mal dans les dernières semaines au Québec. J’espère que vous vous en souvenez! De la boue… des marécages de boue… des glissades de boue nous attendaient donc! On a glissé, on s’est roulés et on est tombés dans la bouette. On a travaillé mentalement très fort pour se garder motivés, garder le rythme et faire de son mieux. Parmi les nombreux guerriers présents samedi (170 environ), 30% (une cinquantaine) n’auront pas pu terminer leur course, pour cause de blessures, de manque d’énergie, de cassure mentale, de démotivation, de manque de temps…
Malgré cet environnement plutôt hostile, mon mental à moi, en fin de semaine, était pourtant béton. Rien n’aurait pu affecter ma joie de vivre et mon plaisir de pouvoir goûter à cette expérience unique en son genre et qui me rappelait cette fin de semaine de 2009 où Pierre-Luc et moi avons commencé à flirter ensemble, lors de l’une des premières éditions de cette course devenue mythique.
Après quelques premiers kilomètres avec Sarah Bergeron-Larouche, puis avec Renée Hamel, deux athlètes formidables, j’ai couru longtemps avec un gars de la Nouvelle-Calédonie vraiment sympa, Alban, et avec qui je n’ai pas vu plusieurs kilomètres passer à jaser ou à se tirer l’un l’autre. À tel point que malgré plusieurs chutes brutales et des crampes aux cuisses, même si je me faisais dépasser par d’autres filles (dont sa copine – une vraie championne), passant de 2e fille, à 3e, à 4e, à 5e… puis à quelques minutes seulement de l’arrivée, à 6e, je demeurais zen et contente de moi. Après tout, je donnais mon 150% et je passais de bons moments à découvrir le plus beau côté de moi-même.
Quand j’ai passé le fil d’arrivée, je me sentais forte comme une viking, euphorique, fière. J’avais vaincu Goliath. Je ne pouvais être plus satisfaite.
Le lendemain, le 20 km qui nous attendait allait assurément paraître beaucoup plus facile, plus roulant, plus équilibré. Les sentiers s’annonçaient déjà moins boueux et la mesure du temps qui passe allait prendre une autre dimension après l’épreuve du 38km. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Les jambes lourdes dans les montées, je me sentais comme un chevreuil dans les descentes, même si mes souliers de route me faisait légèrement suer (de route? et oui! mes souliers de trail étaient bon pour la poubelle après la journée de la veille… peut-être même avant considérant les blessures de guerre qui m’ont balafrée la longueur des jambes). Les kilomètres descendaient à une vitesse étonnante et le fil d’arrivée est apparu avant même que j’ai le temps de me remettre en question. Encore une fois, une belle épreuve qui m’a appris que le corps humain est étonnant.
Et au travers de ces moments d’activité physique intense, des moments magiques sur le bord de la rivière, avec des gens généreux, positifs… vivants, dont mon formidable conjoint Pierre-Luc, qui m’inspire au quotidien.
Merci à ceux qui nous ont permis de vivre cette belle aventure: Horizon 5 Plein Air, qui y travaille très fort, leurs braves et bienveillants bénévoles, les partenaires commanditaires et, bien entendu, les nombreux coureurs qui font vivre cet évènement année après année.

De la boue, amenez-en!

gang 10km de nuit arrivée pierre-luc et moi

Raison 91: Tu ne sais jamais vraiment ce dont tu es capable

Québec Mega Trail, 50 km. Bien que je devrais être fière de ma première position chez les femmes à cette course, organisée hier, 11 juillet, dans le cadre de la série Vert le Raid, au Mont Sainte-Anne, je suis pourtant un peu déçue de moi.

Je connaissais déjà le parcours de cette boucle de 25 km pour l’avoir fait l’an dernier. Je l’avais trouvé difficile. Les premiers 6km constituent une montée relativement abrupte dans des sentiers techniques. J’ai cependant l’habitude de vouloir commencer les courses rapidement pour me faire « tirer » par les plus rapides. C’est plus fort que moi, même si je sais que je ne suis pas de calibre pour les suivre très longtemps. Lorsque tu n’es pas échauffée, essayer de courir rapidement pendant 6km en montée peut te brûler et commencer à te casser physiquement et psychologiquement. Je n’ai donc pas appris de la leçon de l‘an dernier (on est quand même un peu niaiseux quand on court) et j’ai encore souffert pendant la première boucle du 25 km… C’était si long…. Au point où, dès le 20 km, j’ai commencé à me convaincre que je pourrais arrêter après un seul tour. J’en avais tellement marre, que je n’essayais pas de trouver des raisons pour me motiver à continuer: je me consolidais un argumentaire solide pour rester. « 25 km c’est suffisant, surtout deux semaines seulement après avoir fait la course du Mont-Albert. / C’est la fête à l’arrivée et celle-ci sera vraisemblablement finie après mon deuxième tour. On fait ça quand même aussi pour s’amuser ! Je devrais en profiter. / Je ne regretterai même pas d’avoir arrêté (la peur du regret est un leitmotiv très important dans ma vie). L’humilité, c’est aussi accepté de s’écouter et de savoir quand arrêter. / Je n’ai rien à prouver. Je fais ça rien que pour m’amuser. Arrêter en sera une preuve très tangible puisque je suis en 2e position et que je pourrais faire un podium ». En fait, je n’avais tellement plus de plaisir que je me disais que je broierais du noir tout au long de cette deuxième interminable boucle et que ça ne valait donc pas la peine d’essayer.

À tel point que la personne avec qui j’ai partagé les 5 derniers kilomètres et plus de cette première boucle, un certain Simon Garneau, je lui ai aussi partagé certains de mes doutes : « Ça va être difficile repartir pour le deuxième tour hein? ». « Honnêtement, je ne sais vraiment pas si je vais être capable ». Au fond de moi, je cherchais peut-être quelqu’un pour me ramener sur le droit chemin. Maintenant, je ressens un grand sentiment de culpabilité pour l’avoir peut-être influencé, car juste avant notre arrivée au ravito du 25 km, là où se situe aussi l’arrivée de toutes les courses, je l’ai regardé et je lui ai demandé « Alors c’est quoi LA bonne raison pour continuer? – Réponse : Aucune idée… » Silence. L’envie n’y était plus. On arrive au ravito. J’arrête de penser. Je me dis que je pourrais prendre le temps de remplir mon sac d’hydratation et faire le point. Puis j’ai regardé autour de moi en hésitant pour passer la clôture et arrêter ça net. Quand j’ai vu Florent Bouguin, probablement la personne la plus inspirante en course de trail… au monde!😉 Lui qui court des 100 km et plus parmi les plus difficiles sur la planète sans jamais abandonner malgré la douleur, les obstacles, les problèmes. Il a crié « Vas-y Marline, Bravo! Lâche pas! ». Je ne pouvais pas abandonner devant lui… Je me sentais ridicule.

Comme un robot j’ai repris le chemin de la deuxième boucle, en me disant que cette fois, je la ferais sans stress. J’ai rapidement été submergé par un grand sentiment de fierté d’avoir réussi à me vaincre moi-même, mes démons et ma paresse. Puis par le doute d’avoir peut-être influencé un autre coureur à abandonner alors que je ne le voyais plus derrière moi. J’aurais dû revenir en arrière pour le crinquer, le ramener dans le bon chemin. Mais j’étais déjà sur ma lancée… j’avais espoir qu’il prenait son temps et qu’il me rattraperait sous peu.

Étonnamment, la deuxième boucle a été merveilleuse. J’étais dans mon deuxième, troisième ou quatrième souffle. J’avais les jambes un peu fatiguées mais je n’étais plus essoufflée. J’ai rejoint et dépassé la première femme après le premier ravito du 8km et j’ai continué à courir de manière constante et stable. Je me sentais bien. Je n’avais plus le choix de toute façon. Les bénévoles aux postes de ravitaillement, Nancy Bédard et Renée Hamel notamment, m’ont insufflé une énergie positive et enivrante. Les kilomètres défilaient dans me tête plus rapidement qu’au premier tour, même si, au final, j’ai fait le 2e tour beaucoup moins rapidement que le premier. Mais j’étais fière d’avoir continué et d’avoir constaté que je pouvais en donner encore plus et que c’était même agréable. Les endorphines avaient fini par me monter au cerveau, sans doute. Et puis j’ai vu un beau chevreuil courir devant moi dans le sentier avant de se sauver dans la forêt. Merveilleux.

J’étais si bien qu’au 17km, dans un sentier roulant, je me suis prise le pied sur une roche et mon mollet gauche a crampé. Une belle grosse crampe douloureuse qui a duré une bonne minute et m’a fait tomber par terre en hurlant… Pas vrai qu’après tous ces efforts, j’allais tout échapper. Pas rendu là… Mon mental était maintenant béton. J’ai fait quelques étirements et je me suis remise à courir en prenant bien soin d’éviter tout autre risque de crampe, car une deuxième fois aurait bien pu m’achever.

J’ai poursuivi les derniers kilomètres, plutôt descendants et techniques, et culminant avec la traversée d’une rivière très rafraîchissante, avec la confiance de pouvoir réussir.

Apercevant Pierre-Luc non loin de l’arrivée, fier de moi et heureux de sa journée, nous avons couru les derniers mètres le sourire aux lèvres, vraiment contents de cet accomplissement. Et changeant ma vitesse de croisière qui était constante depuis de nombreux kilomètres déjà, je me suis mise à cramper de mon deuxième mollet à l’arrivée. Flamboyant… !

Et avec le recul, j’ai le regret d’avoir douté de moi, d’avoir peut-être influencé un autre coureur, d’avoir été négative. J’espère avoir eu ma leçon…

Marline Côté photo 2

Raison 90: Monument Valley

Rose, Navajo et douleur.

Voilà les trois mots qui résument le mieux mon expérience du Monument Valley Ultratrail. L’événement est une étape du circuit Grand Circle Trail Series de Ultra Adventures, une série de courses ayant lieu dans chacun des grands parcs du sud-ouest américain, des endroits de rêve qui ont marqué l’imaginaire américain depuis plus d’une centaine d’années, sinon davantage.

Rose

Dès l’atterrissage à Albuquerque, Nouveau-Mexique, tout m’a semblé baigné dans des nuances de rouge dilué…. L’aéroport lui-même est carrelé de rose pâle, une teinte qui revient dans les infrastructures routières et l’architecture des maisons, bâties en sorte de terre cuite et rappelant l’image de ce que je me fais du Mexique, et qui se fond avec le sol, les étendues désertiques environnantes, les rochers… Tout le monde se donne le mot à Albuquerque. Même l’hôtel avait choisi un design beige-rose pour la peinture, la draperie et la tapisserie. C’est à se demander si la règlementation municipale ne restreint pas le choix de couleurs dans les commerces et les lieux publics.

Cette marée de rose n’est ni laide, ni belle. Caractéristique. Quoique la couleur contraste avec la grande pauvreté qui s’y promène, avec les barricades qui clôturent chaque fenestration des maisons en ville, les traces d’inégalités sociales flagrantes…

Le rose des princesses n’a pas le même goût.

Rose est aussi la couleur de mon obsession tout au long de la course. Pendant 45 km, je me suis battue contre une camisole rose qui semblait bien motivée à trôner sur la première marche du podium. Un point de couleur rose nanane qui grossissait ou s’effaçait de mon retard dans un océan orange s’étalant à perte de vue, ou disparaissait même derrière moi, selon l’état de mes jambes ou de mon esprit. Car je suis effectivement partie vite, comme je ne peux généralement m’empêcher de le faire dans les courses chronométrées. Et malgré mon enthousiasme et mon énergie, je me suis trompée deux fois de chemin et j’ai été obligée d’arrêter trois fois au petit coin, me faisant valser devant ou derrière une camisole rose qui n’avait rien d’un bonbon doux.

Après avoir cru échapper la chance de revenir aux devants, prenant de la distance petit à petit au loin de mon objectif coloré, les jambes de plus en plus meurtries, j’ai connu un regain d’énergie dans la pénible montée du Mitchell Mesa. Au retour du sommet, j’ai ainsi pu doubler celle qui semble avoir carrément cassé, au point de ne plus jamais la revoir, même longtemps après mon arrivée. Généralement frileuse dans les descentes techniques, j’ai pris à deux mains mon courage pour reconquérir une première place que j’aurai défendue pendant plusieurs kilomètres, seule, sans point de repère rose pour me tirer ou me pousser. Laissée à moi-même pour trouver l’énergie du désespoir, avec des jambes brûlées, dures comme du bois, crampées…

Le dernier droit d’environ 5-6 kilomètres de la course, jusqu’à The View, un hôtel rose-beige qui se fond dans le paysage désertique de gentille façon, se faisait sur un chemin poussiéreux fréquenté par les touristes en voiture ou en autobus. Ceux-ci m’envoyaient la main pour encourager mon corps fatigué, laissant derrière eux – sans malice – un nuage de poussière au visage. Et c’est alors qu’à moins de 2 km de l’arrivée, dans une montée graduelle et pénible de plusieurs kilomètres, une camisole orange est sortie de l’ombre à grandes enjambées, me dépassant comme si on venait de démarrer. Puis est apparue une camisole mauve, comme une bombe, à 500 mètres de l’arche d’arrivée, me laissant une troisième place sur le podium à moins de trois minutes des deux premières gagnantes, les joues écarlates et le corps rougi de coups de soleil. Arc-en-ciel de souvenirs intenses et mémorables!

Navajo

Navajo est le nom de la communauté autochtone qui peuple la région de Monument Valley. Cette communauté constitue la plus grande réserve amérindienne d’Amérique, s’étalant du nord-est de l’Arizona aux régions contiguës du Nouveau-Mexique  et de l’Utah.

Tout notre séjour a été imbibé de cette culture. Avec ses beaux côtés,… et ses moins joyeux.

Cinq heures de route, dont la plupart en réserve navajo, ont meublé le trajet entre Albuquerque à Monument Valley. Un paysage social qui rappelle le Nord du Québec, le sable et la roche remplaçant la neige et la glace à perte de vue. Maisons mobiles délabrées, terrains désaffectés, obésité infantile à celle aux cheveux blancs, pollution, isolement, solitude sur fond d’alcoolisme invisible mais omniprésent… Cinq heures de réflexion et de questionnements, d’incompréhension et de compassion.

La course nous aura ramené aux aspects positifs de cette culture laissée à elle-même dans le tourbillon de la modernité, à mille lieux de leurs coutumes originelles. Un site modeste, sans comparaison avec les évènements « plus commerciaux » auxquels nous sommes habitués. Quelques tentes prospecteurs, une toute petite arche d’arrivée sans commanditaires, des bacs à feux dans de vieux barils de métal, des toilettes compostables, des exemples de hogans (de petites maisons rondes faites d’armatures de bois recouvertes de terre), une musique amérindienne douce et méditative : bref, une organisation simple mais rôdée par de belles valeurs pour accueillir quelque 350 coureurs venus des quatre coins de l’Amérique du Nord et même de l’Europe pour vivre des émotions uniques. Une table reçoit également les multiples denrées non périssables amenées par les coureurs pour aider les familles qui ont souffert des conséquences des importantes chutes de neige ayant eu lieu une dizaine de jours plus tôt. Inondations, routes fermées, bris… La table déborde de sympathie en forme de sacs de riz et de conserves en tous genres.

Vendredi soir, réunion d’avant-course. On nous explique le trajet, la signalisation et le déroulement, soulignant le privilège que nous aurons de courir sur des terres ancestrales, aujourd’hui la propriété de familles navajos qui nous ont accordé leur autorisation spéciale pour y circuler. Un leader de la communauté autochtone prend la parole. Un homme autour de la quarantaine, plutôt mince, en santé, très articulé, qui nous raconte son cheminement pour donner exemple à ses pairs navajos et les inspirer. Quelques 150 livres envolées en fumée depuis trois ans. Il fera le 80 km le lendemain. Avant l’arrivée des voitures, des McDos, de l’alcool et des jeux vidéo, les Navajos constituaient un peuple nomade qui courait sans cesse pour se déplacer et s’occuper de leurs terres et de leurs animaux.

Réflexion.

Samedi matin, 6h50. Il fait encore noir mais on perçoit la lueur qui émerge au loin au-dessus des montagnes. C’est le moment de la cérémonie en l’honneur du lever du soleil. Nous regardons tous vers l’horizon. Un amérindien se met à chanter ce qui semble être une prière, le silence se faisant encore roi dans la plaine. Sa voix pénètre nos âmes. Dans l’effervescence du départ de ce que nous savons déjà être une course exceptionnelle, l’émotion est à son comble.

C’est un départ, dans la mi-obscurité. J’ai l’impression de m’envoler dans la descente qui mène à la première boucle. Je suis en extase.

Plusieurs Navajos courent aussi. L’organisation leur offre un rabais très substantiel pour les encourager à participer à des évènements sportifs et à se mettre en forme. D’autres sont bénévoles et nous attendent à la station de ravito. Il n’y en a qu’une seule car nous faisons plusieurs boucles nous ramenant toujours au même point central. C’est aussi un endroit où se rendent les touristes pour faire des randonnées à cheval, très populaires pour découvrir la région. Les chevaux se promènent d’ailleurs allègrement sur le territoire et il n’est pas rare d’en croiser quelques uns, quasi sauvages, à un détour de la course.

Nous avons la chance d’aller à des endroits que même les Navajos locaux eux-mêmes ne fréquentent jamais ou rarement, par exemple le Mitchell Mesa, qui surplombe majestueusement les environs et en haut duquel nous avons une vue rare et privilégiée. Je remercie la vie de m’avoir donné la santé pour vivre ce moment de pur éblouissement.

À l’arrivée à la fin de la course, un groupe de femmes dévouées s’affairent depuis des heures, dans la chaleur étouffante, à préparer des tacos typiques de la région, faits de pâte cuite dans l’huile et garnis de crème sure, fèves, salsa et fromage. Gentilles comme tout. Nous sommes accueillis et traités comme des rois et la reconnaissance est profonde. Nous sommes conviés à participer à d’autres cérémonies amérindiennes tout au long de la fin de semaine. Non pas des mises en scène pour touristes mais bien des activités traditionnelles auxquelles participent les familles locales. Malheureusement, le temps nous manque pour tout faire et nous repartons de ces lieux avec le sentiment d’avoir croisé un peuple attaché à la terre, à la nature et à des valeurs spirituelles nobles, mais cicatrisé par une histoire lourde et pris-au-piège de la modernité.

Douleur

J’ai eu mal pendant cette course, probablement la plus douloureuse sur mon corps que nulle autre que j’ai faite auparavant. D’abord, je suis arrivée à Monument Valley avec un claquage au mollet droit, dû à un surentraînement la semaine précédente. Excès d’enthousiasme. Erreur de débutante… Considérant le parcours majoritairement sur le sable mou, qui fait travailler intensément les muscles des jambes et réduit la propulsion, mes espoirs de terminer le circuit étaient plutôt minces. Un coureur rencontré la veille de l’événement m’a heureusement conseillé de me faire un bas de compression « maison » avec un bas serré coupé à l’extrémité et enduit de crème anti-inflammatoire. Sans ce conseil, je me demande si j’aurais réussi à aller aussi vite et si loin. Merci Sean! Tu m’as sauvée…

Je manquais toutefois d’entraînements de longue distance pour être bien préparée pour la course. À mi parcours, mes jambes se sont vite faites sentir pesantes et dures. Le soleil brûlait ma peau que j’avais oubliée de couvrir de crème dans l’air frisquet du matin. Mais après 23 heures de transport et un excès d’émotions positives qui me gelaient l’esprit, j’étais décidée à tout donner et à faire de cette course la plus mémorable qui soit. Je me demande encore comment j’ai pu pousser mon corps au-delà de ses limites, courant les 8 deniers kilomètres sur les talons, les orteils pointés vers le ciel, dans la crainte qu’un relâchement musculaire ne provoque des crampes fatidiques. Je remerciais le Seigneur auquel je ne crois pas d’avoir choisi le 50 km (finalement un 55km) plutôt que le 80.

L’arche d’arrivée traversée, je ne pouvais plus marcher. J’étais figée dans la douleur comme dans la satisfaction du dépassement.

Quelle course incroyable! J’ai souffert, mais les souvenirs sont doux.

Vidéo de la course dans toute sa splendeur:

video monument valley

monument valley - marline

Pour encore plus de photos de la course:

http://selections.wickedinnocence.com/event/1249109/na#a_843912-mason

Raison 89 : Parce que ton employeur est conciliant

Je n’arrive pas à croire que je n’ai pas pensé à cette raison plus tôt…

Je croise si souvent des gens qui n’arrivent pas à intégrer efficacement l’activité physique dans leur vie parce qu’ils n’ont pas de douche au bureau, parce qu’ils ont un horaire trop rigide, parce que leur lieu de travail est trop difficilement accessible à pied ou à vélo… Chaque fois, ça me sidère. Même des ministères et des administrations municipales, qui d’un côté font la promotion de saines habitudes de vie auprès de la population à tour de bras, parfois par coup de publicités coûteuses, hésitent à investir quelques milliers de dollars pour accommoder leurs employés! Parfois même (de ce que j’ai appris de source fiable) par crainte que de telles dépenses soient dévoilées par les médias poubelles qui dénigrent rapidement de tels investissements pour la qualité de vie de leurs employés! On l’a vu, on le reverra.

Je travaille dans une organisation à but non lucratif qui tire le mieux possible son épingle du jeu malgré des finances toujours incertaines et précaires et qui a compris que de donner la possibilité à ses employés de prendre un peu plus de temps le midi ou le matin pour faire du sport, c’est rentable. Performance et bonheur au travail garantis!

Douches, stationnements de vélo, autonomie dans la gestion de l’horaire, offre d’activités sportives à proximité et même sur le lieu de travail, rabais chez les gyms avoisinants, collations santé… mais surtout : ouverture d’esprit et réel encouragement de l’employeur, de l’organisation et des collègues à maintenir la forme !

Quand je me compare à des amis qui travaillent à gros salaires dans d’importantes organisations impersonnelles et sans services aux employés, je me trouve chanceuse finalement😉

Comme ultratraileuse, je ne pourrais rêver de mieux!

Raison 88: Tu as développé une force tranquille

C’est la dernière journée de classe. Les autobus jaunes attendent pour nous ramener à la maison. On entend les moteurs qui grondent à l’extérieur. Je me dépêche. Je reviens du bureau du directeur qui m’a retardée pour faire un bilan rapide avec moi de mon année scolaire. Enfin, c’est ce que je crois aujourd’hui. Je ne me souviens plus exactement pourquoi j’étais au bureau du directeur ce jour là et pourquoi il m’a retardée. Mais je me souviens du retard.

Les couloirs sont déjà vides. Le chauffeur doit attendre après moi. J’en ai pour une heure à faire la tournée des différents quartiers pour arriver finalement à la maison. Je suis la première du circuit, et donc la dernière pour le retour à la maison, ce qui me donne droit à deux heures par jour dans un tape-cul digne de ce nom. Mais je ne veux surtout pas le manquer, comme chaque jour de l’année. J’ai beaucoup trop peur d’être obligée de rester ici plus longtemps qu’il n’en faut.

Cela fera une année scolaire que je fréquente cette école secondaire, « l’une des meilleures » de la région… Ce qui signifie 362 heures d’autobus jaune depuis 9 mois, l’équivalent de 15 jours… 15 journées de ma vie passées dans ma tête à rêver à ailleurs et à demain, à me concentrer sur mes études et la musique pour oublier le présent.

J’aperçois au loin des flocons de papier qui jonchent le sol à la hauteur de mon casier. Il est ouvert. Je prends quelques secondes pour réaliser que tout son contenu a été jeté par terre, les examens et travaux de fin d’année déchirés en petits morceaux. Des flocons de jalousie et de colère.

Les derniers mois m’ont appris à retenir mes émotions, à ne pas me laisser atteindre, à ne pas me laisser vaincre. Je fourre le tout rapidement dans mon sac, sans réelle surprise, sans frémir, et je déguerpis.

Presque vingt ans plus tard, il m’arrive encore de verser une larme quand je repense à cette deuxième année du secondaire, une période de lente et longue humiliation, ce type de torture mentale subtile, insidieuse, qui s’infiltre dans les zones de faiblesse pour te toucher au vif en laissant des marques indélébiles. Des ricanements, des chuchotements, des bruits qui courent, des manigances d’exclusion, les regards méprisants, les interpellations haineuses… Des petites actions presque insignifiantes mais qui, à force de répétition, creusent un puits de douleur dans le cœur encore trop fragile des enfants. « Check la pauvre »; « Mon père est plus riche que le tien »; « Elle ne peut pas avoir eu cette note. C’est rien qu’une chouchou »; « Elle triche »…

Ça ne prend pas grand chose pour être l’objet du jugement d’autrui. Ça en prend encore moins pour être celui d’un préadolescent. J’étais nouvelle dans la région, nouvelle dans cette école, j’étais déjà indépendante et, je l’admets, un peu garçon manqué.

Je ne me souviens presque plus rien de cette deuxième année du secondaire. Je me suis bâti un mur haut comme l’Everest pour me protéger et j’ai tourné la page sans regarder en arrière. Au point tel où j’en ai oublié les noms et les visages de celles (oui celles…) qui m’ont pourtant marquée…

Non. Aucune idée qui était ces jeunes filles et jamais je ne pourrais les reconnaître aujourd’hui. Je ne me souviens même plus vraiment ce que j’ai appris sur les bancs d’école cette année là. Vague souvenir de classes et d’enseignants. Mais je me souviens des paysages et du chemin pénible vers l’école.

Parfois, à l’épicerie, quand une femme de mon âge m’accueille au comptoir, j’espère secrètement que ce soit l’une d’elle qui me reconnaît, avec mes deux enfants, heureuse et épanouïe.

Parce qu’aujourd’hui, j’aime à penser si je suis à l’aise avec moi-même en ce moment, si je suis bien dans ma peau et heureuse, c’est aussi grâce à ces mauvaises expériences de la vie. Chaque jour pose un nouveau jalon sur notre chemin, qui ne serait pas le même sans ces périodes noires qui nous rendent plus forts, plus conciliants, plus humbles et humains.

Aurais-je cette même force de caractère si je n’avais pas été la cible de jeunes filles en manque d’attention dans mon jeune âge?

En deuxième année du secondaire, j’ai commencé à développer une force tranquille, une patience, une persévérance… une force fragile que je cultive et qui m’aide à relever des défis d’endurance comme les ultramarathons.

Une telle raison sur ce blogue peut sans doute vous paraître étrange et j’en conviens… J’ai cependant réalisé dernièrement que la tribune que m’offre ce blogue est aussi une opportunité de mettre de l’avant des causes ou des problématiques sociales qui me touchent et qui, indirectement, font de moi la personne et la coureuse que je suis aujourd’hui.

Je vous invite donc à rester tous à l’affût de l’intimidation, à l’école, au travail ou dans tout milieu de vie, et à la dénoncer. J’ai « survécu » à une année de lente et latente intimidation, mais cette expérience m’a sans doute fait grandir plus vite que je l’aurais voulu. Le harcèlement est subtil, pervers et il peut également détruire des vies…