Raison 69 : Ultra-Trail Harricana de Charlevoix

C’est avec beaucoup de recul que je reviens sur ma course du Ultra-Trail Harricana de Charlevoix. Plusieurs avant moi ont déjà rédigé avec détails et passion leur expérience. À lire : le blogue de Joan Roch (joanroch.com/author/joanroch), ledernierkilometre.com ou celui de Marlène Couture : lesaventuresdemarly.blogspot.ca.

Mais parce que chaque coureur a son histoire, et que le UTHC représente pour moi une excellente raison de courir des trails de longue endurance, je me permets d’y aller aussi de ma propre expérience.

Vendredi 12 septembre

Reculons donc en arrière un peu. Non pas au samedi 13 septembre, jour de la course, mais bien au vendredi 12 septembre. L’air est frais; le soleil, radieux. Pierre-Luc et moi prenons la route de Rivière-du-Loup, où nous laisserons notre plus grand garçon à sa grand-maman, qui l’amènera à son tour à Matane pour plusieurs jours de surprises et de gâteries. Le plus jeune est resté à Québec, chez l’autre grand-maman. Parce qu’on ne se le cachera pas : courir en trail de longue endurance requiert toute une logistique familiale!

Nous rejoignons des amis au quai de Rivière-du-Loup, de même qu’une dizaine d’autres coureurs, qui prendront le traversier vers Saint-Siméon avec nous. Quelle bonne idée que de prendre ce traversier! Sans les enfants, à se laisser bercer par les vagues, le vent balayant notre quotidien loin de nos pensées, on profite du moment en amoureux. On se retient fort de commander un verre de vin (vous avez sans doute déjà remarqué que les prix des produits gonflent quand on quitte le plancher des vaches), et on respire à grandes bouffées l’air de la mer. Aussi bien dire que la fin de semaine commence bien!

C’est la première fois que je mets les pieds au Mont Grand-Fonds, un joli centre de ski de fond et de ski alpin. Le chalet principal, en bois, est spacieux et confortablement organisé. Je mijote déjà de nouveaux projets pour l’hiver…

Nous sommes fébriles à notre arrivée sur le site, juste à temps pour la réunion d’avant-course. Florent Bouguin, président d’honneur, y va d’un discours toujours aussi inspirant et articulé, qui attise encore plus notre impatience et notre curiosité. C’est aussi un bonheur de croiser d’autres coureurs avec qui nous avons tissé des liens d’amitié par le passé.

Avant de monter la tente au camping des Chutes Fraser, nous décidons d’aller manger des pâtes au Mikes de La Malbaie. Le service sera rapide. Ce ne sera pas trop cher. Pas de souci. Erreur. Les employés du restaurant ne savaient pas qu’un événement de course à pied se tenait dans leur région en fin de semaine, et ils ne fournissent plus à la tâche. Nous y attendrons plus d’une heure pour recevoir notre spaghetti, après avoir attendu une demi-heure pour donner notre commande. Ah et puis à quoi bon se plaindre. Nous sommes en vacances après tout. Une heure de sommeil de plus ou de moins quand tu n’en dormiras pas assez de toute façon, est-ce que ça fera vraiment une différence? Et si jamais ça fait une différence? Que voulez-vous qu’on y fasse? C’est la vie. On ne contrôle pas tout. Ça rendra le défi plus intense, imprévisible, drôle à la rigueur, parce que nous aurons des anecdotes à raconter! Et ça nous aura donné le temps de boire un petit verre de vin… de plus! Pour mieux dormir🙂

Je me garde un tiers de spaghetti pour mon déjeuner d’avant-course, à 2h du matin. Eh oui! Je sais que je le digère bien, que les pâtes me donnent les sucres lents dont je vais avoir besoin et que je n’aurai pas faim pendant un bon bout de temps.

Le matin de la course

À 3h du matin, nous sommes 246 coureurs à nous disperser dans les autobus qui nous conduiront à la ligne de départ. Le 65 km et le 80 km suivent le même trajet, sauf que les coureurs du 80 km, une fois arrivés au Mont Grand-Fonds, repartent pour une boucle de 16 km, en empruntant les pistes de ski alpin (!). Cette idée me fait peur. Passer si près du but et devoir repartir. Entendre l’euphorie du fil d’arrivée et ne pas pouvoir le franchir… Savoir que la tentation nous attendra lorsque notre esprit sera plus faible et fragile…

Nous arrivons à l’avance au site de départ, où nous pouvons aller aux toilettes, ce que je n’arrive pas à faire à mon plus grand désarroi. Cela signifie que je devrai arrêter en chemin. C’est inévitable et me déçoit rien que d’y penser. Mais c’est la vie, encore.

Il fait frais dehors, et chacun y va de son choix pour s’habiller. Je me change environ trois fois dans l’autobus. Peur d’avoir froid, d’avoir chaud, de devoir arrêter pour me changer. Puis je repense à une dame qui m’a dit un jour « Je préfère avoir un peu froid. Ça me fait avancer plus vite et puis, je suis sortie de mon salon pour sortir du confort de mon salon! ». Pas faux. J’observe Florent Bouguin et Jeff Gosselin et décident de les imiter. Je porterai un t-shirt avec des avant-bras (c’est utile finalement ce gugusse là!).

Je ne regretterai pas mon choix.

La course

Quelques secondes avant le coup d’envoi de la course, dans une profonde noirceur, je n’ai aucune idée à quoi m’attendre. Je n’ai pas regardé la dénivellation, ni la description du parcours, ni les récits des coureurs des années passées. Je ne sais pas qui exactement est dans le peloton de coureurs ou combien nous sommes.

J’ai préféré vivre dans le déni, plus ou moins consciemment.

Je crois que j’avais peur de savoir. J’ai choisi l’ignorance et la naïveté à la possibilité de me faire influencer par de possibles déductions ou pensées négatives. Et savez-vous quoi? Je réalise que je fais cela à tout coup, à chaque course. Comme pour me protéger, me faire ma propre opinion. Vivre le moment présent au fur-et-à-mesure. Comme pour m’assurer de ne pas trop prendre cela au sérieux. Parce que je ne veux surtout pas que ça devienne sérieux. C’est un loisir après tout.

Mon seul objectif : faire de mon mieux, terminer l’épreuve fière de moi et avoir du plaisir tout au long de la course. C’est déjà beaucoup!

Le pari aura été réussi. Je n’aurai eu que des pensées positives tout au long des 9h47 minutes que m’aura pris le trajet.

Il faut dire que je me sens terriblement bien ce jour là. Je l’attends depuis si longtemps. Le parcours est beaucoup moins difficile que ce que j’aurais pu penser. Je m’imaginais des sentiers beaucoup plus techniques et abruptes. Je vois finalement les kilomètres descendre relativement rapidement sur des sentiers de terre roulants et larges. Une chanson qui avait joué dans l’autobus quelques minutes avant le départ tourne dans ma tête pendant au moins 3 heures, le refrain me crinquant à blocs très longtemps. Jusqu’à ce qu’une nouvelle chanson prenne le relais, sortie de nulle part dans les dédales de mes souvenirs. Ne me demandez pas de quelles chansons il s’agissait. Je ne sais même plus…! Haha

Les ravitos sont impressionnants. De véritables buffets de roi avec des dizaines de choses à boire et à manger : sucrées, salées, énergétiques, désaltérantes. Je prends deux ou trois morceaux de patates et des gnocchis avec du sel (c’est si bon!), que je grignote en route pendant les kilomètres suivants. Je m’arrête le moins longtemps possible et le fais presque par politesse envers cette organisation magnifique. Je n’aime pas arrêter en cours de route. Ça casse le rythme et rend les redémarrages parfois pénibles.

On m’informe vers le 28e km que je suis la première femme du 80 km. Il doit y avoir une erreur. Ils n’ont pas remarqué les premières femmes car elles sont passées trop vite. Je ne cours pas si rapidement, il me semble. J’ai un bon rythme, mais pas celui d’une athlète ! Quoiqu’il en soit, je continue mon petit bout de chemin et l’idée de terminer 1ère commence petit à petit à me galvaniser. Et si c’était vrai? La possibilité de relever le défi au-delà de mes attentes me motive et je continue, en donnant le meilleur de moi-même, tout en me disant que je suis peut-être la seule femme du 80 km en fait! Ça expliquerait bien des choses!

Au détour du 40e kilomètre, ou peut-être le 50e, peu importe. J’aperçois Lucile, la première femme du 65 km, à quelques dizaines de mètres devant moi. Je me demande si je dois accélérer, idée de la dépasser et de chercher à finir, aussi, la première femme du 65 km. Je me ramène rapidement à la raison. À quoi bon? Au risque de casser, de perdre « mon rythme » et de tout gâcher? Le défi n’en vaut pas la chandelle. Elle m’aura peut-être aperçue à son tour, car elle semble avoir accéléré le pas à un certain moment, et je ne la revis plus de la course. Elle aura d’ailleurs fini le 65 km bien avant moi!

Je reste donc concentrée sur le sentier, mon corps, ma motivation. Ça va toujours très bien. À quelques kilomètres de l’arrivée du 65 km, l’idée de bifurquer vers les spectateurs et de terminer la course m’effleure tout de même l’esprit. J’en ai eu assez, il me semble. Est-ce vraiment nécessaire de repartir? Quelles seraient les conséquences? Pas grand chose, sinon que je ne serais pas fière de moi… Et c’est déjà beaucoup trop pénible à envisager pour que j’abandonne. L’idée d’avoir à vivre avec l’échec m’aide à me recentrer. Quand j’aperçoit Pierre-Luc, qui m’attend pour faire la dernière boucle avec moi, pimpant, motivé, heureux et fier de moi comme jamais, j’ai envie de repartir pour un autre 65 km avec lui (je l’aime tellement!).

Mais il m’informe que la 2e fille du 80 km est non loin derrière. Moi qui ne voulais pas me mettre de la pression avec cette course, voilà que les enchères ont monté et que les attentes sont dorénavant élevées… Je profite de la présence de Pierre-Luc pour me faire raconter les nouvelles de la journée pendant que j’étais dans le fond du bois et que la Terre continuait à tourner. Pour la première fois depuis le début de la course, j’ai envie de me changer les idées pour ne pas voir les kilomètres passer. Courir comme un robot, jusqu’au fil d’arrivée. Ça a marché.

Que d’émotions en franchissant le fil d’arrivée! Tous ces gens si fiers de moi, à en pleurer! Et moi, si contente d’avoir accompli ce défi! Photos, entrevues dans les médias, trophée, pluie de courriels et de messages sur les médias sociaux.

Il y a des gens qui font tant de belles choses et qui n’ont pas cette attention. Je me suis demandée si je la méritais vraiment. Au fond de moi, j’avais cette étrange impression de vivre l’expérience de quelqu’un d’autre, comme une imposteur, l’heureuse bénéficiaire d’une erreur.

Je savais que la chance y était pour beaucoup dans ma première place et j’ai appris sans surprise que les meilleures athlètes féminines de trail au Québec étaient ou bien absentes ou sur d’autres circuits (28 km, 65 km).

Quoiqu’il en soit, tant mieux pour moi. Ça m’aura permis de goûter un rêve quelques instants! Et je dois dire que peu importe notre positionnement, l’UTHC est une course superbe, accessible, extrêmement bien organisée, pour une cause très motivante, avec des bénévoles hyper crinqués et qu’on ne veut surtout pas manquer.

On s’y voit l’année prochaine?

Anecdotes en vrac

 1- Je m’attendais à croiser un orignal, ou un ours. Je me serai plutôt fait attaquer par un essaim d’abeilles, qui m’ont piqué à plusieurs endroits. Ayoye! Ça saisit! Et ça chauffe!! L’image de la mairesse de La Prairie décédée cet été, piquée par une quinzaine d’abeilles sans même être allergique à celles-ci, m’a fait « courir de peur ». Je me suis sérieusement demandée ce que je devais faire pour protéger les gens derrière moi, qui étaient peut-être allergiques! Des marcheurs croisés quelques centaines de mètres plus loin ont finalement érigé un périmètre de sécurité autour de l’endroit pour faire dévier les coureurs. Merci à vous, chers marcheurs.

2- Je savais que j’allais devoir arrêter aux « toilettes », mais pas aussi souvent. Chercher trois fois un petit coin quand des gens te dépassent à tout bout de champ, c’est gênant!

3- Comment ne pas vouloir fêter quand on vient de réaliser un défi comme celui-là? Ne pas avoir à se soucier des enfants et avoir toute la soirée devant soi, ça mérite d’en profiter ! Laissez-moi donc vous confirmer que ce n’est pas parce qu’on marche comme un manchot qu’on ne peut pas danser! Merci aux organisateurs d’avoir prévu ces beaux moments.

4- Il est bizarre de voir des photos de soi en train de courir un 80 km, avec un t-shirt où il est écrit 50 k dessus… J’ai en effet dû assumer – honteusement – d’avoir perdu le super beau t-shirt d’ambassadrice de l’UTHC que m’avaient donné Sébastien Côté et Geneviève Boivin, et de mettre le t-shirt que j’ai reçu au North Face Endurance Challenge de Bear Mountain, en mai dernier, avec un 50 k écrit dessus. Je n’ai pas beaucoup de t-shirts de course confortables et encore en état. Et je perds souvent des choses. C’est comme ça!

Photo Olivier Michallet UTHC 2014 marline harricana

4 réflexions sur “Raison 69 : Ultra-Trail Harricana de Charlevoix

  1. Félicitations !
    J’ai souvent lu ces derniers mois les raisons qui te poussaient à courir…qui sont souvent les mêmes que moi . J’habite sur l’ile de la réunion (océan indien) et je participe dans quelques jours à La Mascareigne,l’une des 3 courses de la diagonale des fous (67km pour 4000 D+). J’aime beaucoup ta philosophie, ici le trail est un sport beaucoup pratiqué et les gens ont souvent des objectifs très hauts…C’est ma première longue course et je me suis entraînée dans l’objectif d’arriver au bout de la course en me faisant plaisir un maximum…peu importe le chrono ! J’espère que mon récit sera aussi positif que le tien !
    Bonne continuation
    Léa

    • Bonjour Léa!

      Wow l’Ile de la Réunion! Ça doit être magique🙂 J’entends souvent parler de cet endroit dans les médias (revues, journaux, blogues, youtube, etc.). Nous avons ici au Québec un excellent coureur de trail, un vrai champion pour ne pas dire, qui vient de votre bout du monde. Tu le connais peut-être (sans doute!) : Florent Bouguin. Vous semblez avoir une incroyable communauté de coureurs de trail. Impressionnant.
      Je te souhaite beaucoup de plaisir pour ta course !! J’espère que tout ira pour le mieux. Ce sont des moments d’une intensité inoubliable. Tu nous partageras ton histoire!!

      Marline

  2. Bonjour Marline !
    Me voila au lendemain de mon premier trail long !
    Une experience inoubliable remplie d’émotions diverses !
    J’ai réussi à aller jusqu’au bout des 67 km comme je le souhaitai, du coup aujourd’hui je me sens remplie de fierté . J’ai mit 18h48, oui c’était long mais j’ai l’impression après tous ces mois d’entrainement que c’est passé très vite !
    Des fois la vie ne fait pas les choses comme on voudrait et je suis tombée bêtement dans les escaliers la veille de ma course que je prépare depuis des mois et pour laquelle je me préserve depuis quelques semaines….J’ai eu un gros choc dans le genou, mais je me suis dit que j’allais quand même prendre le départ, qu’une fois à chaud je ne sentirai rien !
    Au bout de quelques heures j’ai compris que la douleur ne me quitterai pas et à la fin de la première descente j’ai même cru qu’elle allait me faire abandonner … Et puis… la montagne c’est ça, quand ça ne descend plus ça monte et là on a moins mal au genou !! Le moral revient !
    A la moitié de la course je me suis dit que j’avais cette douleur et qu’il fallait l’accepter…même si oui j’étais frustrée de ne pas pouvoir courir aussi vite que je voulais alors que musculairement je me sentais hyper bien !
    J’ai pu apprécier le soutien de mes amis qui étaient là sur certains postes de ravitaillement pour m’aider à aller jusqu’au bout, c’était tellement émouvant de les voir croire en moi, ça efface toute les douleurs !
    Les paysages étaient beaux évidemment même si je les connais presque par coeur puisque c’est mon terrain d’entrainement…on a même eu droit à un arc en ciel !
    J’ai eu la chance de courir avec mon amie Elise avec qui je m’entraine depuis des mois, on avance bien ensemble, on se relais, chacune entraine l’autre … c’était génial de vivre ça avec elle !
    Et enfin les derniers mètres avant la ligne d’arrivée étaient formidables, puisque en même temps que nous se déroulait une autre course beaucoup plus longue (170km) « la diagonale des fous » et que le premier François D’haene est arrivé 10 min après nous sur le stade . Non seulement on a pu bénéficier des acclamations du public qui était venu l’attendre mais aussi le spectacle de son arrivée, 24 h pour faire 170km….respect !!
    Voila aujourd’hui j’ai du mal à marcher et mon genou est gonflé mais j’ai qu’une envie c’est de me lancer dans d’autres challenge comme celui ci ! Pour l’instant le repos s’impose…et quand l’envie de courir sera là j’y retournerai !

    A bientot
    Léa

    • Allo Léa!

      C’est totalement merveilleux ce que tu me racontes là! Félicitations!!! Je trouve que tu as une attitude incroyable. Malgré la douleur au genou, la difficulté de la course, la durée du parcours, tu as réussi à te garder motivée et à accomplir le défi! Tu as décidément le moral d’une une ultratraileuse🙂 C’est vrai que le sentiment de fierté et d’accomplissement est enivrant et nous fait oublier rapidement nos bobos et les périodes inévitablement plus difficiles. J’espère un jour m’y rendre aussi à cette course mythique. Je l’ai suivie de loin, grâce aux médias sociaux et il semblait y avoir une ambiance folle! Bravo encore! J’espère que j’aurai la chance de lire tes prochains récits de courses!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s