Raison 88: Tu as développé une force tranquille

C’est la dernière journée de classe. Les autobus jaunes attendent pour nous ramener à la maison. On entend les moteurs qui grondent à l’extérieur. Je me dépêche. Je reviens du bureau du directeur qui m’a retardée pour faire un bilan rapide avec moi de mon année scolaire. Enfin, c’est ce que je crois aujourd’hui. Je ne me souviens plus exactement pourquoi j’étais au bureau du directeur ce jour là et pourquoi il m’a retardée. Mais je me souviens du retard.

Les couloirs sont déjà vides. Le chauffeur doit attendre après moi. J’en ai pour une heure à faire la tournée des différents quartiers pour arriver finalement à la maison. Je suis la première du circuit, et donc la dernière pour le retour à la maison, ce qui me donne droit à deux heures par jour dans un tape-cul digne de ce nom. Mais je ne veux surtout pas le manquer, comme chaque jour de l’année. J’ai beaucoup trop peur d’être obligée de rester ici plus longtemps qu’il n’en faut.

Cela fera une année scolaire que je fréquente cette école secondaire, « l’une des meilleures » de la région… Ce qui signifie 362 heures d’autobus jaune depuis 9 mois, l’équivalent de 15 jours… 15 journées de ma vie passées dans ma tête à rêver à ailleurs et à demain, à me concentrer sur mes études et la musique pour oublier le présent.

J’aperçois au loin des flocons de papier qui jonchent le sol à la hauteur de mon casier. Il est ouvert. Je prends quelques secondes pour réaliser que tout son contenu a été jeté par terre, les examens et travaux de fin d’année déchirés en petits morceaux. Des flocons de jalousie et de colère.

Les derniers mois m’ont appris à retenir mes émotions, à ne pas me laisser atteindre, à ne pas me laisser vaincre. Je fourre le tout rapidement dans mon sac, sans réelle surprise, sans frémir, et je déguerpis.

Presque vingt ans plus tard, il m’arrive encore de verser une larme quand je repense à cette deuxième année du secondaire, une période de lente et longue humiliation, ce type de torture mentale subtile, insidieuse, qui s’infiltre dans les zones de faiblesse pour te toucher au vif en laissant des marques indélébiles. Des ricanements, des chuchotements, des bruits qui courent, des manigances d’exclusion, les regards méprisants, les interpellations haineuses… Des petites actions presque insignifiantes mais qui, à force de répétition, creusent un puits de douleur dans le cœur encore trop fragile des enfants. « Check la pauvre »; « Mon père est plus riche que le tien »; « Elle ne peut pas avoir eu cette note. C’est rien qu’une chouchou »; « Elle triche »…

Ça ne prend pas grand chose pour être l’objet du jugement d’autrui. Ça en prend encore moins pour être celui d’un préadolescent. J’étais nouvelle dans la région, nouvelle dans cette école, j’étais déjà indépendante et, je l’admets, un peu garçon manqué.

Je ne me souviens presque plus rien de cette deuxième année du secondaire. Je me suis bâti un mur haut comme l’Everest pour me protéger et j’ai tourné la page sans regarder en arrière. Au point tel où j’en ai oublié les noms et les visages de celles (oui celles…) qui m’ont pourtant marquée…

Non. Aucune idée qui était ces jeunes filles et jamais je ne pourrais les reconnaître aujourd’hui. Je ne me souviens même plus vraiment ce que j’ai appris sur les bancs d’école cette année là. Vague souvenir de classes et d’enseignants. Mais je me souviens des paysages et du chemin pénible vers l’école.

Parfois, à l’épicerie, quand une femme de mon âge m’accueille au comptoir, j’espère secrètement que ce soit l’une d’elle qui me reconnaît, avec mes deux enfants, heureuse et épanouïe.

Parce qu’aujourd’hui, j’aime à penser si je suis à l’aise avec moi-même en ce moment, si je suis bien dans ma peau et heureuse, c’est aussi grâce à ces mauvaises expériences de la vie. Chaque jour pose un nouveau jalon sur notre chemin, qui ne serait pas le même sans ces périodes noires qui nous rendent plus forts, plus conciliants, plus humbles et humains.

Aurais-je cette même force de caractère si je n’avais pas été la cible de jeunes filles en manque d’attention dans mon jeune âge?

En deuxième année du secondaire, j’ai commencé à développer une force tranquille, une patience, une persévérance… une force fragile que je cultive et qui m’aide à relever des défis d’endurance comme les ultramarathons.

Une telle raison sur ce blogue peut sans doute vous paraître étrange et j’en conviens… J’ai cependant réalisé dernièrement que la tribune que m’offre ce blogue est aussi une opportunité de mettre de l’avant des causes ou des problématiques sociales qui me touchent et qui, indirectement, font de moi la personne et la coureuse que je suis aujourd’hui.

Je vous invite donc à rester tous à l’affût de l’intimidation, à l’école, au travail ou dans tout milieu de vie, et à la dénoncer. J’ai « survécu » à une année de lente et latente intimidation, mais cette expérience m’a sans doute fait grandir plus vite que je l’aurais voulu. Le harcèlement est subtil, pervers et il peut également détruire des vies…

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