Raison 90: Monument Valley

Rose, Navajo et douleur.

Voilà les trois mots qui résument le mieux mon expérience du Monument Valley Ultratrail. L’événement est une étape du circuit Grand Circle Trail Series de Ultra Adventures, une série de courses ayant lieu dans chacun des grands parcs du sud-ouest américain, des endroits de rêve qui ont marqué l’imaginaire américain depuis plus d’une centaine d’années, sinon davantage.

Rose

Dès l’atterrissage à Albuquerque, Nouveau-Mexique, tout m’a semblé baigné dans des nuances de rouge dilué…. L’aéroport lui-même est carrelé de rose pâle, une teinte qui revient dans les infrastructures routières et l’architecture des maisons, bâties en sorte de terre cuite et rappelant l’image de ce que je me fais du Mexique, et qui se fond avec le sol, les étendues désertiques environnantes, les rochers… Tout le monde se donne le mot à Albuquerque. Même l’hôtel avait choisi un design beige-rose pour la peinture, la draperie et la tapisserie. C’est à se demander si la règlementation municipale ne restreint pas le choix de couleurs dans les commerces et les lieux publics.

Cette marée de rose n’est ni laide, ni belle. Caractéristique. Quoique la couleur contraste avec la grande pauvreté qui s’y promène, avec les barricades qui clôturent chaque fenestration des maisons en ville, les traces d’inégalités sociales flagrantes…

Le rose des princesses n’a pas le même goût.

Rose est aussi la couleur de mon obsession tout au long de la course. Pendant 45 km, je me suis battue contre une camisole rose qui semblait bien motivée à trôner sur la première marche du podium. Un point de couleur rose nanane qui grossissait ou s’effaçait de mon retard dans un océan orange s’étalant à perte de vue, ou disparaissait même derrière moi, selon l’état de mes jambes ou de mon esprit. Car je suis effectivement partie vite, comme je ne peux généralement m’empêcher de le faire dans les courses chronométrées. Et malgré mon enthousiasme et mon énergie, je me suis trompée deux fois de chemin et j’ai été obligée d’arrêter trois fois au petit coin, me faisant valser devant ou derrière une camisole rose qui n’avait rien d’un bonbon doux.

Après avoir cru échapper la chance de revenir aux devants, prenant de la distance petit à petit au loin de mon objectif coloré, les jambes de plus en plus meurtries, j’ai connu un regain d’énergie dans la pénible montée du Mitchell Mesa. Au retour du sommet, j’ai ainsi pu doubler celle qui semble avoir carrément cassé, au point de ne plus jamais la revoir, même longtemps après mon arrivée. Généralement frileuse dans les descentes techniques, j’ai pris à deux mains mon courage pour reconquérir une première place que j’aurai défendue pendant plusieurs kilomètres, seule, sans point de repère rose pour me tirer ou me pousser. Laissée à moi-même pour trouver l’énergie du désespoir, avec des jambes brûlées, dures comme du bois, crampées…

Le dernier droit d’environ 5-6 kilomètres de la course, jusqu’à The View, un hôtel rose-beige qui se fond dans le paysage désertique de gentille façon, se faisait sur un chemin poussiéreux fréquenté par les touristes en voiture ou en autobus. Ceux-ci m’envoyaient la main pour encourager mon corps fatigué, laissant derrière eux – sans malice – un nuage de poussière au visage. Et c’est alors qu’à moins de 2 km de l’arrivée, dans une montée graduelle et pénible de plusieurs kilomètres, une camisole orange est sortie de l’ombre à grandes enjambées, me dépassant comme si on venait de démarrer. Puis est apparue une camisole mauve, comme une bombe, à 500 mètres de l’arche d’arrivée, me laissant une troisième place sur le podium à moins de trois minutes des deux premières gagnantes, les joues écarlates et le corps rougi de coups de soleil. Arc-en-ciel de souvenirs intenses et mémorables!

Navajo

Navajo est le nom de la communauté autochtone qui peuple la région de Monument Valley. Cette communauté constitue la plus grande réserve amérindienne d’Amérique, s’étalant du nord-est de l’Arizona aux régions contiguës du Nouveau-Mexique  et de l’Utah.

Tout notre séjour a été imbibé de cette culture. Avec ses beaux côtés,… et ses moins joyeux.

Cinq heures de route, dont la plupart en réserve navajo, ont meublé le trajet entre Albuquerque à Monument Valley. Un paysage social qui rappelle le Nord du Québec, le sable et la roche remplaçant la neige et la glace à perte de vue. Maisons mobiles délabrées, terrains désaffectés, obésité infantile à celle aux cheveux blancs, pollution, isolement, solitude sur fond d’alcoolisme invisible mais omniprésent… Cinq heures de réflexion et de questionnements, d’incompréhension et de compassion.

La course nous aura ramené aux aspects positifs de cette culture laissée à elle-même dans le tourbillon de la modernité, à mille lieux de leurs coutumes originelles. Un site modeste, sans comparaison avec les évènements « plus commerciaux » auxquels nous sommes habitués. Quelques tentes prospecteurs, une toute petite arche d’arrivée sans commanditaires, des bacs à feux dans de vieux barils de métal, des toilettes compostables, des exemples de hogans (de petites maisons rondes faites d’armatures de bois recouvertes de terre), une musique amérindienne douce et méditative : bref, une organisation simple mais rôdée par de belles valeurs pour accueillir quelque 350 coureurs venus des quatre coins de l’Amérique du Nord et même de l’Europe pour vivre des émotions uniques. Une table reçoit également les multiples denrées non périssables amenées par les coureurs pour aider les familles qui ont souffert des conséquences des importantes chutes de neige ayant eu lieu une dizaine de jours plus tôt. Inondations, routes fermées, bris… La table déborde de sympathie en forme de sacs de riz et de conserves en tous genres.

Vendredi soir, réunion d’avant-course. On nous explique le trajet, la signalisation et le déroulement, soulignant le privilège que nous aurons de courir sur des terres ancestrales, aujourd’hui la propriété de familles navajos qui nous ont accordé leur autorisation spéciale pour y circuler. Un leader de la communauté autochtone prend la parole. Un homme autour de la quarantaine, plutôt mince, en santé, très articulé, qui nous raconte son cheminement pour donner exemple à ses pairs navajos et les inspirer. Quelques 150 livres envolées en fumée depuis trois ans. Il fera le 80 km le lendemain. Avant l’arrivée des voitures, des McDos, de l’alcool et des jeux vidéo, les Navajos constituaient un peuple nomade qui courait sans cesse pour se déplacer et s’occuper de leurs terres et de leurs animaux.

Réflexion.

Samedi matin, 6h50. Il fait encore noir mais on perçoit la lueur qui émerge au loin au-dessus des montagnes. C’est le moment de la cérémonie en l’honneur du lever du soleil. Nous regardons tous vers l’horizon. Un amérindien se met à chanter ce qui semble être une prière, le silence se faisant encore roi dans la plaine. Sa voix pénètre nos âmes. Dans l’effervescence du départ de ce que nous savons déjà être une course exceptionnelle, l’émotion est à son comble.

C’est un départ, dans la mi-obscurité. J’ai l’impression de m’envoler dans la descente qui mène à la première boucle. Je suis en extase.

Plusieurs Navajos courent aussi. L’organisation leur offre un rabais très substantiel pour les encourager à participer à des évènements sportifs et à se mettre en forme. D’autres sont bénévoles et nous attendent à la station de ravito. Il n’y en a qu’une seule car nous faisons plusieurs boucles nous ramenant toujours au même point central. C’est aussi un endroit où se rendent les touristes pour faire des randonnées à cheval, très populaires pour découvrir la région. Les chevaux se promènent d’ailleurs allègrement sur le territoire et il n’est pas rare d’en croiser quelques uns, quasi sauvages, à un détour de la course.

Nous avons la chance d’aller à des endroits que même les Navajos locaux eux-mêmes ne fréquentent jamais ou rarement, par exemple le Mitchell Mesa, qui surplombe majestueusement les environs et en haut duquel nous avons une vue rare et privilégiée. Je remercie la vie de m’avoir donné la santé pour vivre ce moment de pur éblouissement.

À l’arrivée à la fin de la course, un groupe de femmes dévouées s’affairent depuis des heures, dans la chaleur étouffante, à préparer des tacos typiques de la région, faits de pâte cuite dans l’huile et garnis de crème sure, fèves, salsa et fromage. Gentilles comme tout. Nous sommes accueillis et traités comme des rois et la reconnaissance est profonde. Nous sommes conviés à participer à d’autres cérémonies amérindiennes tout au long de la fin de semaine. Non pas des mises en scène pour touristes mais bien des activités traditionnelles auxquelles participent les familles locales. Malheureusement, le temps nous manque pour tout faire et nous repartons de ces lieux avec le sentiment d’avoir croisé un peuple attaché à la terre, à la nature et à des valeurs spirituelles nobles, mais cicatrisé par une histoire lourde et pris-au-piège de la modernité.

Douleur

J’ai eu mal pendant cette course, probablement la plus douloureuse sur mon corps que nulle autre que j’ai faite auparavant. D’abord, je suis arrivée à Monument Valley avec un claquage au mollet droit, dû à un surentraînement la semaine précédente. Excès d’enthousiasme. Erreur de débutante… Considérant le parcours majoritairement sur le sable mou, qui fait travailler intensément les muscles des jambes et réduit la propulsion, mes espoirs de terminer le circuit étaient plutôt minces. Un coureur rencontré la veille de l’événement m’a heureusement conseillé de me faire un bas de compression « maison » avec un bas serré coupé à l’extrémité et enduit de crème anti-inflammatoire. Sans ce conseil, je me demande si j’aurais réussi à aller aussi vite et si loin. Merci Sean! Tu m’as sauvée…

Je manquais toutefois d’entraînements de longue distance pour être bien préparée pour la course. À mi parcours, mes jambes se sont vite faites sentir pesantes et dures. Le soleil brûlait ma peau que j’avais oubliée de couvrir de crème dans l’air frisquet du matin. Mais après 23 heures de transport et un excès d’émotions positives qui me gelaient l’esprit, j’étais décidée à tout donner et à faire de cette course la plus mémorable qui soit. Je me demande encore comment j’ai pu pousser mon corps au-delà de ses limites, courant les 8 deniers kilomètres sur les talons, les orteils pointés vers le ciel, dans la crainte qu’un relâchement musculaire ne provoque des crampes fatidiques. Je remerciais le Seigneur auquel je ne crois pas d’avoir choisi le 50 km (finalement un 55km) plutôt que le 80.

L’arche d’arrivée traversée, je ne pouvais plus marcher. J’étais figée dans la douleur comme dans la satisfaction du dépassement.

Quelle course incroyable! J’ai souffert, mais les souvenirs sont doux.

Vidéo de la course dans toute sa splendeur:

video monument valley

monument valley - marline

Pour encore plus de photos de la course:

http://selections.wickedinnocence.com/event/1249109/na#a_843912-mason

4 réflexions sur “Raison 90: Monument Valley

  1. Tu devrais écrire un livre. Quelle plume. Belle description. Très intense. Bravo. Pour moi tu as gagné cette course difficile dans un contexte bien décrit.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s